| Au cours d'études menées par des intervenants du réseau de la santé auprès de familles d'immigration récente, la question du risque est apparue comme une préoccupation majeure. Je vais donc aborder aujourd'hui les différents problèmes que soulève la question du risque selon qu'on l'aborde du point de vue de sa perception sociale, de sa perception scientifique, de sa temporalité, de sa médiatisation ou encore du point de vue de sa hiérarchisation. |
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Au cours d'études menées par des intervenants du réseau de la santé auprès de familles d'immigration récente, la question du risque est apparue comme une préoccupation majeure. Je vais donc aborder aujourd'hui les différents problèmes que soulève la question du risque selon qu'on l'aborde du point de vue de sa perception sociale, de sa perception scientifique, de sa temporalité, de sa médiatisation ou encore du point de vue de sa hiérarchisation.
Un bref retour historique
Il faut remonter au XIVe siècle pour voir apparaître une préoccupation à l'égard du risque. Les livres de comptes de la marine marchande nous indiquent que les commerçants cherchaient déjà à cette époque à protéger leurs cargaisons contre les intempéries, la vermine ou le piratage. L'Église, elle, exhortait ses fidèles à la tempérance au risque de se retrouver en enfer. D'un côté une vision très mercantile du risque, de l'autre le risque vu comme un moyen de contrôle social.
La notion de risque va évoluer beaucoup avec l'industrialisation et la mécanisation du travail qui entraînait de nombreux accidents de travail. Les travailleurs, hommes, femmes ou enfants, sont exposés à des lésions pour lesquelles on cherche à obtenir des compensations. On essaie d'évaluer le risque et de déterminer les niveaux de compensations adéquats pour chaque accident ou décès encouru au travail. On parle désormais d'imputabilité en matière de réparations de dommages.
Dans les sociétés modernes, le risque est devenu calculable. Sur le plan scientifique, on parle de la prévalence ou de l'incidence de certains problèmes, on calcule l'imminence ou la prévisibilité du risque. Du point de vue économique, le risque se chiffre en terme de perte de capital. On parle également de perte de capital humain, qu'on évalue de plus en plus en terme de qualité. En épidémiologie par exemple, on utilise des mesures comptables pour calculer la perte de jouissance de la vie, la diminution de la qualité de vie que pourrait entraîner pour un patient un traitement oncologique. Les actuaires sont passés maîtres dans l'art d'évaluer ces risques.
Au point de vue sociologique, on parle de risque collectif. On procède à des analyses coûts-bénéfices des programmes d'intervention sociale en matière de prévention de la toxicomanie, de délinquance. Dans les milieux défavorisés, les responsables évaluent l'intérêt des programmes d'alphabétisation en termes de résultats.
La perception historique et temporelle du risque
La perception moderne du risque s'est développée dans l'axe de la rationalité. Mais en matière de santé publique, toutes les campagnes de prévention se sont heurtées à l'irrationalité des comportements des publics visés. Il a fallu conclure à l'inefficacité d'une approche basée exclusivement sur le renforcement de comportements rationnels. Les spécialistes se sont alors intéressés à la définition socioculturelle du risque, à l'histoire de l'exposition collective au risque pour se rendre compte qu'il fallait prendre en compte non pas uniquement l'individu et son rapport au risque, mais l'individu en tant que membre de la collectivité ou en tant que membre d'une famille. Il convient de ce fait de parler d'une temporalité du risque, du risque historique d'une communauté.
Ce risque peut être prévisible, imprévisible, immédiat ou lointain. L'environnement peut être source de risque prévisible, par exemple dans les cas de tremblements de terre ou d'inondations. Une amie colombienne qui habite au Québec a conservé le réflexe de se mettre à l'abri dès qu'elle sent vibrer les murs, présage en Colombie d'un tremblement de terre imminent. Il y a également des risques de famines ou de disettes de biens essentiels dont l'origine peut être naturelle ou encore politique, en raison d'une distribution inéquitable des ressources. Les populations qui ont été exposées à ces risques, souvent de manière cyclique et récurrente, y sont très sensibles. Ces risques font partie de l'histoire de ces communautés.
Certains risques peuvent sembler imprévisibles, par exemple le tsunami de décembre 2004 en Asie, mais à bien y regarder, les pays touchés auraient pu le prévoir et y faire face plus efficacement à l'aide de technologies appropriées. La notion d'imprévisibilité dépend bien souvent des moyens dont dispose une communauté pour prévoir les risques et s'en protéger.
On parle également de risque immédiat et lointain. Certaines populations touchées par la polio ou la rougeole sont préparées en permanence à l'éventualité de ces maladies, mais elles sont totalement indifférentes aux problèmes de santé liés à une insuffisance ferrique, par exemple.
La médiatisation du risque
Les grands médias, les journaux, la télévision font beaucoup état du risque. On peut dire que nous assistons à un vaste effort de médiatisation du risque. Il y a Internet également qui a permis une démocratisation de l'accès à la connaissance liée au risque. Sur les forums en ligne, les gens contestent ouvertement les approches officielles en matière de prévention du risque. Par exemple, plusieurs mettent en doute l'efficacité des programmes de prévention et de dépistage en leur opposant des approches offertes par les médecines alternatives.
La hiérarchisation du risque
Il y a, sur le plan social, une hiérarchisation du risque. Au Canada, par exemple, nous avons fait le choix de limiter les dépenses en équipement de haute technologie dans le réseau de la santé pour mettre davantage l'accent sur les campagnes de sensibilisation et d'information. À quoi sert d'avoir des outils hautement sophistiqués si le bilan de santé publique demeure le même? Nous avons donc opéré une priorisation du risque dans ce domaine. Nous avons développé des instruments pour prioriser les risques auxquels nous sommes exposés. Les indicateurs de santé ont beaucoup évolué au cours des dernières décennies. Il y a trente ans, le mouvement féministe utilisait des données recueillies dans les chroniques judiciaires des journaux à sensation tel Allo Police pour alerter l'opinion publique sur la mortalité par homicide chez les femmes. Aujourd'hui la mortalité des femmes victimes de leur conjoint est une problématique très bien documentée. Nous possédons également des indicateurs du taux de mortalité par parc automobile, du nombre d'accidents mortels par 100 voitures alors que dans d'autres pays les indicateurs de santé se limitent encore au taux d'accès à l'eau potable.
La priorisation du risque variera selon les cultures. Les autorités américaines ont choisi par exemple de privilégier la prévention de la délinquance et de la grossesse chez les adolescentes plutôt que la prévention en matière de sécurité automobile.
La perception du risque en contexte migratoire
Il y a des gains et des pertes associés à la migration qui viennent modifier la perception du risque chez les immigrants. Il y a le risque expérimenté par les experts et celui expérimenté par les familles immigrantes et l'écart entre ces deux perceptions est très important.
Les pertes: en général, le choix d'émigrer est fondé sur l'espoir de trouver dans le pays d'immigration de meilleures possibilités d'emploi, un niveau de vie plus stable et plus élevé. En dépit de politiques d'immigration qui reconnaissent aux immigrants les mêmes droits et les mêmes chances, les premières années de séjour dans le pays hôte ne signifient pas nécessairement une amélioration des conditions de vie des immigrants. Il y a donc souvent au cours de ces premières années des pertes en terme de qualité de vie, de revenus, de logement. Il y a évidemment des pertes très lourdes au chapitre des réseaux familiaux, sociaux et professionnels. Tous ces réseaux doivent être reconstruits.
Les gains: tout n'est pas noir bien sûr. Les pertes évoquées ci-devant sont souvent compensées par l'accès à un éventail plus large de choix professionnels, à davantage de services, etc.
Le bilan varie évidemment selon le pays d'origine. Que l'on vienne d'Europe occidentale ayant des systèmes de santé semblables aux nôtres, d'un pays communiste ou d'un pays où un tel système est inexistant ou détruit par la milice politique, la notion du risque ne sera pas la même, car la personne immigrante a accès à des services et des mesures de contrôle étatiques différents du risque.
Les conditions de départ influent également sur le rapport au risque. S'agissait-il d'un départ volontaire, involontaire ou forcé? La perception qu'a un réfugié politique du risque en matière de santé n'est en rien comparable à celle d'un immigrant volontaire qu'un emploi attend dans son pays d'élection.
Les conditions d'immigration sont également à prendre en considération. Pour une mère qui a laissé derrière elle un ou plusieurs enfants faute de moyens financiers, le risque que ses enfants subissent un retard de développement au niveau du langage est bien secondaire par rapport au risque que ceux-ci soient victimes de sévices personnels ou encore de bombardements. Dans la période initiale d'immigration, l'appréhension du risque d'un retard sur le plan de la socialisation de leurs enfants est une préoccupation assez lointaine pour les parents qui en sont à reconstruire leurs réseaux professionnel, social et familial.
Les intervenants sociaux auprès de la petite enfance font beaucoup de cas parmi leur clientèle immigrante des risques de retard de développement social ou scolaire, mais rarement ces intervenants cherchent à connaître ou à comprendre quels sont les autres risques auxquels font face cette clientèle ou ceux auxquels ils ont été exposés par le passé: les traumatismes de guerre, la violence civile, les épidémies et les maladies infectieuses, les problèmes liés à la sous-alphabétisation. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la disparité du taux d'infection au virus du sida chez les femmes. Au Zimbabwe, le taux est de 43,8%. Le risque est extrêmement élevé pour les ressortissantes de ce pays alors qu'il est infime pour les femmes canadiennes. Au Nigéria, on dénombre 1 million d'enfants orphelins, 780 000 au Zimbabwe. Ici, la notion d'orphelin n'a pratiquement plus d'application. Il y a bien sûr des enfants qui font l'objet d'un placement en famille d'accueil, mais les enfants dont les deux parents sont décédés sont infiniment peu nombreux. C'est un risque auquel nous ne sommes collectivement plus exposés.
Lorsque nous sommes en présence d'une famille d'immigration récente, il est nécessaire d'essayer de comprendre la hiérarchie des risques auxquels cette famille a été exposée. Il faut analyser l'ampleur et la gravité du risque en contexte migratoire. Un immense décalage dans la perception du risque nous sépare de ces gens. Les risques auxquels nous tentons de les sensibiliser n'ont pour eux souvent aucune signification ou qu'une importance toute secondaire. On assiste souvent chez les immigrants récents à un déni du risque ou à une attitude qui consiste à trouver des moyens pour contourner les risques au lieu d'y faire face et d'y remédier. Pour soustraire leurs enfants aux problèmes de délinquance ou au manque de respect envers l'autorité propres à notre société, les parents renverront leurs enfants dans leur pays d'origine. Il s'agit pour eux d’une mesure de protection face à ces risques. On assiste dans d'autres cas à une surconsommation d'aliments ou de médicaments pour pallier par exemple à une insuffisance ferrique, surconsommation qui a évidemment un impact sur la santé des enfants. Souvent également, les parents immigrants, en général nettement plus scolarisés que la moyenne des gens dans leur pays d'origine, se sentent prémunis contre le risque du fait de leur niveau de scolarité. Ils se croient encore sous cette protection spéciale même une fois établis dans leur pays d'adoption.
À la lumière de ce qui précède, il est important de revoir la définition courante du risque en tant que maîtrisable ou non maîtrisable, certain ou incertain, réversible ou irréversible. L'écart de perception des risques auxquels sont exposés les enfants de famille d'immigration récente peut rapidement provoquer l'instauration d'un rapport de pouvoir ou devenir une source de conflits entre ces familles et les intervenants des services sociaux. Ce qui est souvent perçu par les intervenants comme un manque d'intérêt de cette population à l'égard de la prévention du risque relève bien souvent d'une expérience du risque toute différente qui a pour effet chez ces gens de relativiser des risques qui nous apparaissent importants. Il faut à ce moment s'efforcer de revoir le parcours de ces familles pour déceler où s'inscrit le risque dans leur compréhension du développement de leurs enfants. |
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Compléments biographiques
Curriculum de Mme Gravel (format PDF)
Publications de l'équipe Culture et migration de la DSP-Montréal
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Matériel de présentation
Diaporama en ligne Version Powerpoint
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Liens utiles
"Risque et environnement", texte de Jacques Faye (Eduscol.fr)
Article "Prévention" (Wikipedia.fr)
"La santé publique comme nouvelle moralité", texte de Raymond Massé (Dép. d'anthropologie, Université Laval)
"La santé et la sécurité au travail des travailleurs immigrants à Montréal. Résultats d’une enquête exploratoire.", Sylvie Gravel, Laurence Boucheron, Michel Kane
Revue Perspectives Interdisciplinaire sur la santé et le travail (UQÀM)
"L'immigration et les risques périnataux", collectif: Alex Battaglini, Sylvie Gravel, Carole Poulin, Jean-Marc Brodeur, Danielle Durand, Suzanne DeBlois, Centre d’excellence pour la santé des femmes—Consortium Université de Montréal(SASSLF) |
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Conférence de Sylvie Gravel: "Communautés culturelles et réseau de la santé" Durée: 21:52 min. Format MP3 (3,76 mb) Format WAV (7,09 mb)
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