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Journée de réflexion organisée par le Conseil de la famille et de l'enfance au sujet de son Avis Prendre en compte la diversité des famille
CONFÉRENCE D'OUVERTURE
La famille choisie
De la famille choisie à la famille choyée
Jacques Dufresne
Philosophe, éditeur de L'Encyclopédie de L'Agora sur Internet et du magazine L'Agora. Il a été professeur puis administrateur au cégep Ahuntsic où il a fondé et dirigé la revue Critère pendant dix ans. Il prononce des conférences un peu partout au Québec et à l'étranger. Il a écrit plusieurs ouvrages et a collaboré à des revues et journaux, dont Le Devoir et La Presse pendant 15 ans.
Je n’ai jamais attaché tant d’importance au titre d’un colloque, Regards sur la diversité des familles : mieux comprendre pour mieux soutenir… Comprendre! Ce verbe se détache dans toute sa simplicité et dans toute son exigence. «Devant les choses humaines disait Spinoza, ne pas détester, ne pas se moquer, mais comprendre : intelligere.» «Penser ce que nous voyons et non voir ce que nous pensons », dira de son côté Bergson.

Je n’ai jamais attaché tant d’importance au titre d’un colloque, Regards sur la diversité des familles : mieux comprendre pour mieux soutenir… Comprendre! Ce verbe se détache dans toute sa simplicité et dans toute son exigence. «Devant les choses humaines disait Spinoza, ne pas détester, ne pas se moquer, mais comprendre : intelligere.» «Penser ce que nous voyons et non voir ce que nous pensons », dira de son côté Bergson. Comprendre : effort toujours à recommencer, particulièrement difficile sur des sujets comme la famille qui remuent tant de souvenirs en nous, tant de passions qui se sont plus ou moins éteintes, de responsabilités que nous avons plus ou moins bien assumées, de souffrances que nous avons infligées à des êtres que nous avions pourtant aimés.

Ariane Émond1 a admirablement rendu ce tumulte intérieur : «À vol d'oiseau, les parents d'aujourd'hui paraissent de drôles de bêtes. Sur le chemin du sens, inquiètes, elles cherchent des repères. Leurs gestes saccadés, leurs yeux en alerte, rappellent les girouettes en quête de la direction du vent. […] Des bêtes généralement dévouées au demeurant, quoique inconséquentes en face de leurs enfants. […] Le rapport au travail est insensé et maladif. En cette fin de siècle glaciale, c'est le bouffe-tout par excellence, le vampire qui suce nos amours et nos familles pour nourrir son credo: productivité, compétitivité, consommation. Quand on se retrouve exclu du cénacle des travailleurs-consommateurs, on est mort socialement1

C'est un tel tumulte intérieur qu'il nous faut apaiser en nous pour comprendre la famille. Il est sage dans ces conditions de parcourir l'histoire et les cultures étrangères à la recherche de mentalités et de faits si différents des nôtres qu'ils ne risquent guère de nous troubler, tout en nous aidant à mieux comprendre notre situation. C'est la première démarche que je vous propose. Elle risque fort cependant d'accroître en nous ce relativisme qui conduit à son tour à l'indifférence, à la passivité et au laisser-faire. À quoi bon? Laissons donc l'histoire de la famille suivre son cours!


Ce n'est pas ainsi que nous parviendrons à mieux soutenir les familles. Soutenir est le second verbe du titre de ce colloque. Derrière la conviction que la famille est en crise, il y a la nostalgie ou l'anticipation d'une
famille idéale, d'une famille modèle dont la réalité nous éloigne. Quelle est donc cette famille? Nous présumerons qu'elle doit être adaptée au monde actuel tout en conservant je ne sais quelle essence de cette institution immémoriale, rendue nécessaire par l'inachèvement dans lequel naissent les enfants des hommes. Si nous voulons savoir comment soutenir les familles, nous ne pouvons pas faire l'économie d'une telle réflexion. Ce sera notre seconde démarche. Le réalisme que nous aurons acquis dans la première devrait nous permettre d'éviter les pièges de l'idéal et de l'abstraction dans la seconde.


Les dépaysements instructifs
J'ai eu le bonheur d'avoir des liens d'amitié avec
Philippe Ariès, cet historien des mentalités à qui nous devons un ouvrage classique sur la famille : L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime. 2 Je lui ai dit un jour mon inquiétude devant la montée du taux de divorce au Québec. Il ne m'a pas donné tort, il ne m'a pas donné raison. Il m'a seulement démontré que les mariages duraient aussi longtemps aujourd'hui (nous étions en 1975) que deux siècles auparavant, soit vingt ans. Le divorce a pris la place de la mort comme cause de séparation des époux. Il prit ensuite l'air enjoué qui lui était familier pour me dire que vingt ans lui paraissait une moyenne raisonnable, l'homme et la femme n'étant pas faits à ses yeux pour se supporter mutuellement pendant cent ans. Le mythe de Philémon et Baucis que La Fontaine a repris d'Ovide lui paraissait destiné aux dieux non aux hommes. Philémon et Baucis ce sont ces époux amoureux et amis l'un de l'autre jusqu'à un âge très avancé.

Ni le temps ni l'hymen n'éteignirent leur flamme;
Clothon prenait plaisir à filer cette trame.
L'amitié modéra leurs feux sans les détruire,
Et par des traits d'amour sut encor se produire.


Racine à la même époque sera plus lucide :
…Je fuis des yeux distraits
Qui me voyant toujours ne me voyaient jamais.
Pour fruit de tant d'amour, j'aurai le triste emploi
De recueillir des larmes qui ne sont pas pour moi.
(
Bérénice)

Est-il vrai, comme plusieurs le prétendent, que la famille constituée d'un homme, d'une femme et de leurs enfants unis pour un certain temps est un phénomène universel, qu'on la retrouve à toutes les époques et dans toutes les cultures? En toute rigueur, il faut répondre non. On connaît des cultures, l'exemple classique étant les Nayar en Inde, 3 où la règle était que les femmes élèvent seules leurs enfants, estimant normal que les différents pères s'éloignent d'elles une fois leur obligation biologique accomplie. C'est bien ce qui se passe encore aujourd'hui dans le cas de ces femmes qui élèvent seules trois ou quatre enfants de pères différents.

Si l'on se place dans une perspective évolutionniste et pragmatique où le rapport entre parents et enfants est au centre du processus complexe d'adaptation, on peut toutefois affirmer que le trio homme, femme, enfants a été la formule la plus heureuse. Affirmation qu'il faut toutefois corriger tout de suite en précisant qu'il y a des variations considérables dans la façon dont le trio a vécu. Entre la famille médiévale où l'enfant partait en apprentissage dès son plus jeune âge, où il arrivait fréquemment que le nouveau-né fût écrasé par ses parents près desquels il dormait pour profiter de leur chaleur, et la famille nucléaire contemporaine, où l'enfant est l'objet des soins les plus attentifs et peut demeurer dans la maison familiale jusqu'à la fin de ses études universitaires, la différence est si grande que l'on peut se demander s'il s'agit de la même famille.


Claude Lévi-Strauss 4 est d'avis que dans le grand processus d'adaptation, toutes les formules ont été mises à l'essai, ce qui devrait nous inciter à la prudence quand vient le temps de nous prononcer sur le sens de l'histoire de la famille. Pour la plupart d'entre nous, évolution est synonyme de progrès. Pour ce qui est de l'évolution biologique, il est difficile de nier qu'elle soit un progrès. À l'intérieur de l'espèce humaine, nous avons aussi d'excellentes raisons d'affirmer qu'il y a eu progrès dans les sciences.

Y a-t-il eu progrès dans l'histoire des institutions, dans celle de la famille en particulier? La famille nucléaire qui atteint son sommet au XIXe siècle marque-t-elle, par rapport aux familles antérieures, un progrès comparable à celui de la science qui a découvert le noyau de l'atome par rapport à la science antérieure? Rappelons seulement que le passage de la famille autoritaire à la famille permissive dans un passé récent a été salué par plusieurs comme un progrès alors qu'elle était plutôt un retour à un type antérieur de famille.
Situons-nous d'abord sommairement dans l'histoire de la famille dans cet Occident qui est au centre de notre propos. On parlait déjà d'une crise de la famille au début du XXe siècle aux États-Unis. Entre 1870 et 1920, le nombre de divorces a été multiplié par quinze. Dès 1924, un mariage sur sept était destiné à se terminer par un divorce. 5 Au même moment, la chute de la fécondité dans les classes supérieures les amenait à s'inquiéter de l'ascendant que prendraient les classes inférieures qui, elles, continuaient de se reproduire. Pour des raisons analogues, les Occidentaux de souche s'inquiètent aujourd'hui de la fécondité des familles d'immigrants.

Pendant longtemps on a parlé de cette crise comme si c'était je ne sais quelle famille absolue qui était menacée d'implosion. C'est Philippe Ariès qui a rétabli la juste perspective, au début de la décennie 1960, à un moment où l'on critiquait la famille comme si elle avait toujours conservé un caractère patriarcal, autoritaire, aliénant, condamnant la femme et les enfants à une interminable tutelle. Les médecins eux-mêmes, précise Ariès, feignaient d'ignorer qu'il y avait eu un siècle de malthusianisme dans un passé récent de la France, tant était forte la critique de cette famille patriarcale qui condamnait la femme à des grossesses et des maternités qu'elle n'avait pas voulues.


La réflexion sur la famille, poursuit Ariès, a un urgent besoin du secours de l'historien, comme de celui d'un médecin des cas graves. «De l'historien, c'est-à-dire de celui qui pense toujours dans la durée, et quand il s'agit d'un historien des mentalités, dans la longue durée. L'histoire permet de mettre à leur place, dans une série, les faits que les observateurs contemporains qui les vivent, ont tendance à croire uniques et extraordinaires. En les reliant aux autres faits de la série, l'historien les dédramatise et leur donne un sens plus clair.»


L'étude de la longue durée nous apprend que la famille honnie de Gide (« Familles, je vous hais! ») et de ses émules de la décennie 1960 est un phénomène qui remonte tout au plus au XVIII
e siècle. Auparavant, depuis le Moyen Âge, la famille, réduite à sa plus simple expression, ne risquait guère d'avoir un effet aliénant sur ses membres. À l'exception de l'aîné qui allait être l'héritier, les enfants partaient très jeunes vers les familles et les ateliers où ils allaient faire leur apprentissage. Ils ne constituaient pas une catégorie sociale distincte. Ils étaient tout simplement des adultes en modèles réduits. Les parents devaient les nourrir certes, mais le moins longtemps possible. Ils s'en détachaient avec une facilité qui paraîtrait scandaleuse aujourd'hui. L'enfant était à la périphérie, non au centre de leur vie affective. Un enfant mourait, un autre le remplacerait. L'infanticide était chose courante et tolérée. La fonction de la famille était alors de conserver et de transmettre un patrimoine.

Il faut préciser ici que la différence entre la famille ancienne et celle qu'Ariès appellera la famille nucléaire ne tient pas à son étendue, mais à sa fonction. À ce propos, l'historien cite la thèse de doctorat d'un certain sociologue canadien, Gérard Bouchard. Cette thèse, intitulée Le village immobile, porte sur la vie dans un village de Sologne au XVIIIe siècle. L'auteur, nous dit Ariès, constate que la famille était restreinte, et peu durable, vite dissoute, non pas par la force certes, mais par la mort d'un des conjoints. Et sa conclusion n'est pas valable seulement pour ce petit village de Sologne : « Il apparaît tout à fait improbable qu'un tel groupe, aussi peu structuré lui-même, ait pu servir d'assise à l'intégration sociale ».

Cette socialisation sera l'œuvre de ce qu'Ariès appelle le Milieu :

      Au Moyen Âge et pendant l'Ancien Régime, la sociabilité était assurée, non par la famille, mais par une collectivité très dense, composée de voisins, d'amis, de parents aussi, définie par la fréquence des relations et la conscience d'appartenir à un même réseau de relations. Voilà l'essentiel, nous l'appellerons, faute de mieux, le Milieu, ce groupe social où les familles étaient diluées et dont elles se distinguaient mal, qui commandait d'ailleurs aux familles, dans la mesure où il réglait l'équilibre des mariages et des sexes, imposait des interdits par des manifestations collectives comme le charivari, par la pression de l'opinion publique. C'est plus dans ce milieu que dans le cercle plus petit de la famille que l'enfant vivait jusqu'au jour prochain où il était exporté dans une famille autre que la sienne comme apprenti. 6

La famille nucléaire prendra la relève de cette collectivité dense comme lieu de formation et de socialisation de l'enfant. La révolution industrielle fera passer le travail de la maison familiale à l'usine; le milieu de travail et le milieu se dissocieront progressivement l'un de l'autre. On éprouvera d'autre part le besoin d'assainir les mœurs des enfants et d'assurer leur éducation formelle. La famille se chargea de cette tâche en déléguant une partie de sa responsabilité à l'école, «laquelle n'est pas d'abord un moyen de transmettre un savoir, une culture, mais un lieu de ségrégation, un lieu où les enfants sont séparés des adultes.» 7

L'attachement des membres de la famille les uns pour les autres sera de plus en plus manifeste. Cette institution deviendra le centre de la vie affective. Le Milieu aura bientôt disparu. « La vie quotidienne va se concentrer autour de ces deux pôles, la maison et lieu de travail, et entre ces deux pôles, riches de sens, d'affectivité, de sociabilité, il n'y aura plus rien : un vide autrefois peuplé par un milieu collectif dense.» 8

Il faut imaginer mille variantes pour obtenir une image plus juste de cette famille nucléaire, destinée justement, elle porte bien son nom, à exploser. La crise de la famille dont il est question depuis un siècle aux États-Unis et en Europe, depuis un demi-siècle au Québec, c'est celle de cette famille nucléaire.
Parmi les nombreux facteurs qui ont contribué à ce changement qui, il faut le noter, n'est à bien des égards qu'un retour à la famille minimale des siècles antérieurs, on distingue au premier plan le mouvement féministe : la femme ne serait plus seule à la maison. Faute de milieu où il pouvait s'exposer aux réalités douces et rudes du monde des adultes, l'enfant entrera plus ou moins volontairement dans ce nouveau milieu, en grande partie virtuel, qu'on appellera les médias. L'industrie de plus en plus productive aura besoin de consommateurs nouveaux. Les enfants qui, auparavant, n'avaient pas d'argent de poche en auront désormais.

La famille nucléaire et le Milieu filtraient l'information qui atteignait les enfants, lesquels, pour prendre l'exemple de la musique, apprenaient les chansons qu'ils entendaient autour d'eux et s'initiaient aux instruments que l'on utilisait dans le voisinage. Dans un contexte où la collectivité dense avait encore plus d'autorité, Platon pouvait même soutenir qu'il faut interdire aux enfants diverses formes de musique. Le mal, ajoutait-il, entre dans le monde par la musique.

Le philosophe
Allan Bloom, auteur de L'Âme désarmée, 9 était de ceux qui souhaitaient qu'on en revienne dans les familles à un contrôle de la musique offerte aux enfants. Il allait même jusqu'à attribuer la paresse intellectuelle des universitaires américains à la quantité et au type de musique qu'ils écoutaient.

Depuis la seconde guerre mondiale en effet, non seulement il va de soi qu'on peut sans risques écouter beaucoup de musique sans jamais en faire soi-même, mais encore qu'on peut, dès le berceau, écouter n'importe quoi. Il n'y a pas de domaines où l'abdication des parents et des autorités en général a été plus complète. Allan Bloom explique cette abdication par la création, après la guerre, d'un nouveau marché qui, contrairement à celui de la drogue, s'adressant aux mêmes jeunes, n'a été l'objet d'aucun contrôle, comme si l'humanité avait tout à craindre des drogues douces et rien à craindre des musiques agressives.

La création de ce nouveau marché de la musique correspond à des souvenirs très précis pour les Québécois de ma génération. Je me souviens parfaitement de l'apparition du premier
juke box, dans l'unique restaurant de mon village. Mes aînés dans la famille avaient appris la musique sur ou autour du piano familial, soit directement à partir des chansons que nos parents ou nos proches connaissaient, soit en utilisant les albums de la bonne chanson qui retransmettaient le folklore national. Tout à coup, sans préavis, sans avoir frappé à notre porte, sans avoir demandé à nos parents l'autorisation d'entrer dans nos vies, un certain chanteur de Memphis à la voix rauque s'emparait littéralement de notre âme – je parle ici le langage de Platon – et sous prétexte de la distraire et de la libérer, la faisait passer dans l'orbite de l'industrie du disque. Ce fut le début d'un long et irrésistible processus de colonisation de la famille par les médias, un processus tel qu'aujourd'hui les fêtes de la télé réalité ont plus d'attraits pour bien des jeunes que les fêtes de famille. Le milieu médiatique, qui s'est substitué au milieu humain, a vampirisé la famille. Au point qu'on est en droit d'affirmer que l'un des deux pôles du XIXe siècle, la famille, a disparu et qu'il ne reste plus qu'une institution : le marché constitué de deux éléments complémentaires, l'usine et la machine publicitaire qui contrôlent les médias, lesquels ont broyé la famille en tant que refuge, lieu de transmission des valeurs, même en tant que sanctuaire de la vie affective. Ajoutons que l'enfant, comme vient de nous le rappeler Richard Poulin, devient, dans le cadre de la mondialisation du marché de la prostitution, une marchandise de plus en plus recherchée, avec la complicité de respectables médias, comme la chaîne Fox. 10


La famille virtuelle
Les médias sont une menace pour la famille, même quand ils sont innocents. Quinze ans après leur publication, je suis encore sous le choc des résultats d'une étude sur la place qu'occupe la conversation dans les loisirs des gens. En 1990, nous consacrions 6% de notre temps libre à la conversation. En lui-même et à première vue, ce chiffre n'a rien d'étonnant. C'est le point de comparaison, établi dix ans plus tôt qui m'a mis en état de choc: Dix ans plus tôt, en 1980, c'est 16% de notre temps qui était consacré à la conversation. 11

Pourtant, au cours de la même décennie, les moyens de communication s'étaient multipliés autour de nous: téléphone portatif, téléphone cellulaire, ordinateurs, fax, walkie-talkie, etc. La télécommunication, la communication avec le lointain, qui est aussi l'être absent, serait-elle donc en train de tuer la communication avec le prochain?

J'ai trouvé une première réponse à ma question dans le courrier du lendemain, lequel m'apportait un catalogue Radio-Shack avec, sur la page couverture, une famille modèle, la famille Radio-Shack justement. À gauche, debout, maman souriant à son récepteur portatif; à droite, Jeannette devant son ordinateur; au centre, Bertrand jouant du piano synthétique, pendant que Pierre et Jean téléguident leurs voiturettes; sur le canapé, papa, écouteurs aux oreilles, est branché sur son CD; près de lui, Roméo et Juliette manipulent le sélecteur de chaîne de télévision. La veille, j'avais moi-même fait l'acquisition d'écouteurs, non sans un vague sentiment de culpabilité, dont le sens s'est précisé quand j'ai vu le sourire métallique de papa Radio-Shack. A-t-on idée de se boucher les oreilles en société!


Analyse un peu simplificatrice, que je m'empresse de corriger, même si je peux me réclamer des auteurs les plus clairvoyants sur ces questions, et notamment Daniel Boorstin auteur de
L'image 12 et Neil Postman, auteur de Se distraire à en mourir.13 Face au marché et à ses tentacules médiatiques, il y a l'État. Quant aux médias, que j'accuse ici de tous les maux, ils ont aussi été des instruments de libération et c'est la perception qu'en a probablement la majorité.

Le rôle de l'État eu égard à la famille a été important au Québec, mais il est demeuré ambigu comme partout ailleurs. En dépêchant ses professionnels au secours des familles, l'État ne les a-t-il pas colonisées à sa manière plutôt que d'assurer leur autonomie? C'est qu'ont soutenu énergiquement des auteurs comme Philippe Ariès, Philippe Meyer, dans
Les enfants et la raison d'État, Ivan Illich et dans une moindre mesure Christopher Lasch. Pour ce qui est du Québec en particulier, les positions sur cette question sont nuancées. Renée Joyal prend acte de deux tendances différentes, entre lesquelles elle voit une complémentarité : «L'enfant est perçu avant tout comme un être vulnérable qu'il s'agit de protéger par des lois, des mesures et des attitudes appropriées. Plus récemment, un nouveau courant de pensée se fait jour, qui préconise une autonomie accrue pour les enfants dont on valorise la liberté de conscience et d'expression, voire même de décision dans certains cas. La Convention des Nations-Unies relative aux droits de l'enfant comporte des dispositions qu'il est possible de rattacher à l'un et l'autre de ces courants de pensée, « autonomiste » et « protectionniste ». N'est-ce pas là un signe tangible de la nécessaire complémentarité des deux approches?»14 Pour ce qui est des médias en tant qu'instruments de libération, cette thèse, vous en conviendrez, n'a pas besoin de défenseurs. L'aile idéologique de l'institution s'acquitte parfaitement bien de cette tâche. Mais il faut d'abord s'entendre sur ce que, dans la perspective du débat sur la famille, on appelle liberté et libération.

J'entre ainsi dans la dernière partie de mon propos : la famille idéale. Sous sa forme la plus récente, celle que nous avons sous les yeux, la famille historique est caractérisée par le choix. D'où le titre de ma conférence. Le remarquable ouvrage de Louis Roussel,
La famille incertaine 15 s'ouvre sur une citation de Paul Valéry, qui résume encore mieux mon propos qu'elle ne résume le livre Louis Roussel. La famille incertaine c'est celle qui est soumise à la logique des choix, c'est celle où l'on débouche sur des questions, là où l'on trouvait des réponses toutes faites au temps des certitudes évoquées au début du livre. Les parents choisissent et rechoisissent leur conjoint, les enfants choisissent leur musique. Cette passion du choix gagne toutes les institutions : dans les Églises, on choisit d'obéir à tel commandement et non à tel autre, les parents choisissent les écoles et à l'école les enfants choisissent leurs cours comme ils choissent leurs plats à la cafétéria. N'est-ce pas la réalité unique, le marché, qui impose ainsi sa loi? C'est l'heure de la jouissance et de la consommation générale, dit Valéry. Lisons-le ou plutôt écoutons-le :
      «L'individu recherche une époque tout agréable, où il soit le plus libre et le plus aidé. Il la trouve vers le commencement de la fin d'un système social. Alors, entre l'ordre et le désordre, règne un moment délicieux. Tout le bien possible que procure l'arrangement des pouvoirs et des devoirs étant acquis, c'est maintenant que l'on peut jouir des premiers relâchements de ce système. Les institutions tiennent encore. Elles sont grandes et imposantes. Mais, sans que rien de visible soit altéré en elles, elles n'ont guère plus que cette belle présence ; leurs vertus se sont toutes produites; leur avenir est secrètement épuisé; leur caractère n'est plus sacré ou bien il n'est plus que sacré; la critique et le mépris les exténuent et les vident de toute valeur prochaine. Le corps social perd doucement son lendemain: C'est l'heure de la jouissance et de la consommation générale.» 16

Pourquoi renoncer à cette jouissance? Puisque cette décadence est à ce point agréable, trouvons le moyen de la prolonger. C'est ce que plusieurs d'entre nous sommes enclins plus ou moins consciemment à penser. Christopher Lasch fut l'un des premiers à entrevoir la dureté que la douceur d'aujourd'hui aura pour lendemain, si nous n'y prenons garde. La famille, soutient-il, et il accepte à l'avance qu'on lui reproche de vouloir rétablir la famille bourgeoise, était l'unique refuge du sens, de la chaleur humaine. Le marché et l'État l'ont soumise à leurs lois.

Nous sommes tous à la recherche de liens inconditionnels, de liens tels que, quoiqu'il nous arrive, cet être aimé, cet ami, ce parent, ce voisin viendra à notre secours, jusque dans notre prison, si un crime nous a réduits à cette extrémité. C'est pourquoi les grandes amitiés comme celles qui unissaient Montaigne et La Boétie, Erasme et Thomas More suscitent une admiration universelle. Le même lien inconditionnel accompagne parfois l'amour et le mariage, mais trop souvent au prix d'un mensonge qui en rend le prix exagéré. «Qu'est-ce qu'un chagrin d'amour, écrit Françoise Chauvin, comparé à la désillusion de comprendre, une vie trop tard, par quels quiproquos on lui échappa? Comment revenir en arrière, remonter l'illusion? L'amour impossible ne ruine que nos espoirs, l'amour menteur ruine nos souvenirs.»


Les liens à la fois inconditionnels et purs, dénués de mensonge, sont infiniment rares. Ils constituent les solidarités électives. Elles ne suffisent pas. La très grande majorité des êtres humains doit se satisfaire des solidarités nécessaires, telles qu'elles existent encore dans ce qu'il reste des familles et de ces milieux, de ces collectivités denses dont parlait Philippe Ariès. Il subsiste, certes, une part de choix personnel dans ces solidarités nécessaires mais elles demeurent fortement déterminées par le poids de la tradition et la pression sociale.


J'ai grandi dans un village de la région de Joliette, Ste-Élisabeth. Nous étions six enfants et tous nous aurions pu accueillir nos parents à la fin de leur vie. Ils ont préféré finir leurs jours dans leur maison, dans leur milieu. Je donne ici à ce mot le sens que lui donnait Ariès. Ils demeuraient près de l'école et de l'église. S'il leur était arrivé un malheur subit, les enfants, qui les voyaient toujours à leur fenêtre et leur rendaient de menus services, s'en seraient aperçus et auraient averti leurs parents.
Ce qui importe, ce sur quoi il devrait y avoir consensus, ce n'est pas tel type de famille ou tel autre, c'est le nombre et la qualité des liens inconditionnels que l'on peut espérer trouver dans l'ensemble que constituent, dans une société donnée, la famille et le milieu auquel elle s'intègre. C'est tantôt dans le milieu, tantôt dans la famille que sont concentrés les liens inconditionnels.

Mais à supposer que l'on s'accorde dans un pays pour prendre les décisions qui favoriseront les liens inconditionnels, comment échapper au sentiment de la vanité des efforts que l'on peut faire? La famille n'est-elle pas déterminée par l'économie dans son évolution? N'est-ce pas la révolution industrielle qui a favorisé l'avènement de la famille nucléaire?


Tout autre est le point de vue d'Emmanuel Todd.
17 «On peut formuler, dit-il, une hypothèse absolument générale : partout, la sphère idéologique est une mise en forme intellectuelle du système familial, une transposition au niveau social des valeurs fondamentales qui régissent les rapports humains élémentaires : liberté, égalité et leur négation par exemple. À chaque type familial, correspond un type idéologique et un seul.»

De cette hypothèse, dont il nous est impossible de reprendre ici la démonstration, nous pouvons au moins retenir que la famille est probablement plus déterminante pour l'avenir économique et politique à long terme que l'inverse. Raison de plus pour attacher de l'importance aux politiques familiales.


Le cas du Québec est particulièrement intéressant à cet égard. Notre histoire, jusqu'à la fin du XIX
e siècle, se ramène à celle de la ferme familiale. Notre attachement à cette famille a eu un effet déterminant sur notre type d'agriculture. Ce type d'agriculture est aujourd'hui menacé par les grandes fermes industrielles anonymes, dont on a tout lieu de croire qu'elles auront un effet dévastateur sur le tissu social des régions rurales. L'agriculture devrait être l'un des points d'application d'une politique familiale en continuité avec notre histoire.

Il ne saurait être question, sous prétexte de restaurer la famille, de freiner le mouvement des femmes vers l'égalité. Rien n'empêche toutefois de favoriser, pour la femme en particulier, une organisation du travail qui rende la vie plus agréable. Tel était le scénario optimiste de Renée Dandurand
18 à la fin d'une conférence sur la famille, il y a quelques années. «La vie familiale se maintient dans tous les milieux sociaux mais avec une participation accrue des hommes à la vie domestique, qui est elle-même possible à deux conditions. Premièrement, à condition que le monde du travail libère partiellement les individus, femmes et hommes, afin qu'ils puissent consacrer du temps aux autres aspects de l'existence, à la vie familiale, comme à la vie civique, culturelle ou communautaire. Cette «libération» (susceptible de résorber le chômage d'ailleurs) pourrait prendre la forme du travail partagé, de congés parentaux plus généralisés, etc.»

Tout le monde se plaint en ce moment de la culture de l'urgence, tout le monde se dit fatigué de vivre dans des sociétés pauvres en temps. À ce propos on lira avec intérêt, dans le dernier numéro de L'Agora, ayant pour thème, les professions, l'article de Bernard Lebleu intitulé
La culture de l'urgence . 19

La famille est soumise aux mêmes pressions. Le diagnostic de Christopher Lasch était juste. «Les forces qui ont appauvri la vie de travail et la vie publique envahissent la sphère privée et sa dernière poche de résistance, la famille.» 20

De quelle nature les changements souhaitables devront-ils être, à quelle méthode faudra-t-il recourir pour les opérer? Le débat politique actuel donne l'impression que la société se réduit à deux camps opposés, le marché et l'État et que ce qui est donné à l'un est enlevé à l'autre. C'est une grave erreur. Il existe une zone intermédiaire qu'on appelle de divers noms : troisième secteur, sphère du don, le secteur communautaire. À l'Agora nous l'appelons la philia. Philia c'est l'amitié qui lie entre eux les membres d'une cité ou de ce que Philippe Ariès appelle un Milieu. Comme Aristote, nous croyons que l'être humain est un zoon politikon, un animal fait pour vivre en cité, en communauté, un animal naturellement sociable. Nous avons tenu un colloque sur cette question l'an dernier et publié un numéro de notre magazine intitulé L'État, le marché et la philia. 21

Cette philia, ce secteur communautaire, subit l'assaut simultanément de l'État et du marché. Il faudrait renverser cette tendance, faire en sorte que ce soit le lien communautaire retrouvé qui recivilise le marché et l'État. Ce qui suppose que la communauté et la famille qui en fait partie devienne le premier souci des élus.

Puisqu'il s'agit de favoriser la résilience d'une sociabilité perdue à la fois dans la communauté et dans la famille, le remède ne doit prendre la forme ni de nouveaux programmes étatiques, ni de nouveaux produits à consommer. Il doit plutôt être un traitement hippocratique consistant d'abord à ne pas nuire à l'expression de la sociabilité, et ensuite à enlever les obstacles qui l'inhibent. Le manque de temps pour les choses essentielles que sont les rapports humains est un exemple des obstacles qu'il faut éliminer. L'absence de rites et de rythmes est un autre obstacle. Tout doit commencer par des nourritures intellectuelles et spirituelles appropriées qui nous rendraient aptes à découvrir les autres obstacles à éliminer. Quant aux interventions, elles devraient consister non pas à faire les choses à la place des familles et des communautés mais à aménager subtilement les conditions pour qu'elles puissent les faire elles-mêmes.


C'est la réduction de la politique aux deux pôles du discours officiel, le Marché et l'État, tous deux en discrédit – la chose est particulièrement manifeste dans le cas des commandites – qui a miné la confiance de la population dans les institutions. Le redressement ne peut venir que du secteur oublié. C'est la position de Jacques Attali, dans un ouvrage récent, La voie humaine, où il propose un renouvellement de la social-démocratie.

En 1992, il y eut en France 30 poursuites judiciaires d'enfants qui exigeaient par ce moyen de l'argent de leurs parents pour terminer leurs études. En 2003, il y eut 2000 poursuites de ce genre. Nouveau symptôme du malaise de la famille qui s'ajoute à tant d'autres. C'est contre de telles tendances que réagit Jacques Attali, en proposant ce qu'il appelle la voie humaine : «Gratuité, savoir, responsabilité, supplément de sens composent ainsi un projet qui commence peu à peu à se faire entendre. On voit surgir en maints endroits, au sein de groupes divers, parmi les travailleurs, les consommateurs, les citoyens, les usagers, une demande de sens, de temps, d'accès au savoir, de responsabilité, de gratuité, d'humanité. De plus en plus de gens trouvent plaisir à rendre service, à donner et à aider. Les associations caritatives et humanitaires se multiplient ; les entreprises cherchent à parer leur action d'une dimension éthique ; le commerce équitable s'organise ; de plus en plus de gens échangent « hors commerce » des films, des chansons, des oeuvres de toute nature, du temps.»

« Cette nouvelle social-démocratie, ajoute Jacques Attali, se distingue de la social-démocratie de marché en ce qu'elle ne se borne pas à proposer à tous un égal accès aux biens marchands et aux services publics, mais vise à étendre le champ de ce qui échappe au marché, à renforcer la responsabilité de chacun et à aider à trouver des formes inédites, autres que marchandes d'usage du temps.» 22

Quel beau défi, pour les participants d'un colloque comme celui-ci, que de greffer des projets précis sur une idée si simple, si belle, si bien adaptée au temps présent : la voie humaine.


Notes
1. Ariane Émond, Magazine L'Agora. vol 3, no 7, mai 1996.
2. Éditions du Seuil, Coll. Point Histoire, Paris, 1973.
3. Préface de Claude Lévi Strauss, Histoire de la famille. Armand Colin, Paris, 1986.
4. Histoire de la famille, p.12
5. Christopher Lasch, Haven in a Heartless World. Basic Books, New York, 1977, p. 8.
6. Philippe Ariès, La famille, hier et aujourd'hui, Revue Contrepoint, Numéro 11, Paris 1973, p. 89-99
7. Philippe Ariès, op.cit.
8. Philippe Ariès, op.cit.
9. Allan Bloom, L'âme désarmée. Julliard, Paris, 1987.
10. Richard Poulin, La Mondialisation de l'industrie du sexe, prostitution, pornographie, traite des femmes et des enfants. Coll : amarres, Éditions L'Interligne, Ottawa, 2004.
11. Le Québec en tendances. Institut québécois de recherche sur la culture, Québec, 1990.
12. Daniel Boorstin, L'image, Union générale d'édition, coll. 10/18, Paris, 1971.
13. Neil Postman, Amusing Ourselves to Death (Se distraire à en mourir), traduction française de Thérèsa de Cheresy, Paris, Flammarion, 1986, p. 212.
14. Renée Joyal, Encyclopédie de L'Agora sur Internet, Dossier Enfant.
15. Louis Roussel, La famille incertaine. Points, Éditions Odile Jacob, Paris, 1989.
16. Paul Valéry, «Montesquieu», dans le Tableau de la littérature française, Gallimard, T. II, 1939, p. 227.
17. Emmanuel Todd, La Troisième Planète, Structures familiales et systèmes idéologiques, Paris, Seuil, 1981. p.26
18. Renée Dandurand, « Peut-on encore définir la famille ? « Un article publié dans l'ouvrage sous la direction de Fernand Dumont, La société québécoise après 30 ans de changement. (pages 49 à 66). Québec : Institut québécois de recherche sur la culture, 1990, 358 pages.
19. Bernard Lebleu, magazine L'Agora, Les professions, Vol 11, no 1. Index no 58.
20. Christopher Lasch, op.cit .p. XXIII.
21. Magazine L'Agora, L'État, le marché et la philia. Vol 10, Index no 55.
22. Jacques Attali, La voie humaine, Fayard, Paris 2004, p.135.
Compléments biographiques

Notes biographiques

L'Encyclopédie de L'Agora

Entretien avec Marie-France Bazzo dans le cadre du présent colloque (émission "Indicatif Présent", Radio-Canada)

Liens utiles

Article Histoire de la famille (Wikipedia)

Ariane Émond: "Parents-enfants, le vampire, les bêtes et l'amour" (magazine L'Agora)

"Portraits de famille recadrés", discours de Kerry Daly, Conférence du 40e anniversaire, Institut Vanier de la famille#

Dossier "Familles et médias" (Union nationale des associations familiales)

"Choisir la philia pour humaniser le marché et l'État", texte de Jacques Dufresne (magazine L'Agora)
Conférence d'ouverture: "La famille ou la voie humaine"
Durée: 37:57 min.
Format MP3 (6,53 mb)
Format WAV (12,30 mb)