| Il sera question au cours de cet exposé du programme «Ensemble avec les familles en changement». Il s'agit d'un programme d'intervention en milieu scolaire qui s'adresse actuellement aux élèves de 4e année primaire et vise à offrir un lieu de parole, un mode d'intervention pour les familles qui vivent des changements suite à une séparation. |
|
 |
Il sera question au cours de cet exposé du programme «Ensemble avec les familles en changement». Il s'agit d'un programme d'intervention en milieu scolaire qui s'adresse actuellement aux élèves de quatrième année primaire et vise à offrir un lieu de parole, un mode d'intervention pour les familles qui vivent des changements suite à une séparation.
La petite histoire
Le programme est né afin de répondre à des besoins exprimés par des parents qui se sentaient fragilisés par l'expérience de la séparation conjugale et qui désiraient obtenir l'aide de tiers pour accompagner leurs enfants.
La rupture est vécue péniblement dans la plupart des cas et il est difficile pour les parents de réussir à en discuter ouvertement avec leurs enfants. À l'époque où le programme a été mis sur pied, nous portions encore en tant que société un jugement sévère sur les familles vivant une séparation, jugement qui augmentait le sentiment de culpabilité des parents. D'où le questionnement suivant: pouvions-nous contribuer en tant qu'intervenants à éviter la stigmatisation des membres de ces familles, éviter que l'opprobre lié à la séparation des parents ne rejaillisse sur les enfants?
Fallait-il offrir un soutien par le biais d'un groupe d'entraide ou par un programme d'intervention? Travaillant dans un CLSC, nous aurions pu organiser dans nos locaux des groupes de rencontres pour ces familles, mais en bout de ligne, il nous est apparu préférable que ces rencontres aient lieu dans les écoles, l'école étant un milieu d'appartenance auquel les enfants pourraient s'identifier davantage.
Il fallait créer un esprit d'ouverture et briser les tabous en offrant à des groupes d'enfants, quelle que soit leur situation familiale, de réfléchir ensemble sur leur vécu familial. Nous avons finalement choisi d'offrir un programme aux visées assez larges, offert en volets successifs et offrant des approches diversifiées. Ce programme est offert depuis 1990. Le premier volet se fait en classe avec des enfants de quatrième année, toutes situations familiales confondues. Cette approche permet une réflexion abordant plusieurs réalités familiales. Le groupe classe se termine par une soirée parents enfants. Dans un deuxième temps, nous offrons aux enfants ayant vécu une rupture ou recomposition familiale, la possibilité de participer à un groupe de soutien que les enfants ont eux-mêmes surnommé «APS», acronyme pour les «Amis qui Partagent et S'entraident».
Le volet «classe» du programme : « Les familles d'aujourd'hui »
Quatre rencontres, d'une durée de 55 minutes, sont offertes en classe. La première rencontre porte sur les différentes formes familiales. Les enfants sont invités à réfléchir aux questions suivantes: Qu'est-ce qu'une famille? Quelles sont les personnes qui la composent? Pourquoi vit-on ensemble? On y parle de familles traditionnelles, recomposées, monoparentales, élargies, substituts. On réfléchit aussi sur le sens de l'adoption.
Nous notons qu'au fil du temps, les enfants réagissent de la même manière lorsque nous leur demandons, illustration à l'appui: «Comment appelle t-on une famille où le papa, la maman et leurs enfants habitent ensemble dans la même maison? ». Invariablement les enfants répondent: une famille unie, une famille complète… C'est, à prime abord, la représentation que les enfants se font d'une vraie famille. L'expérience nous a fait conclure que plusieurs enfants ont le sentiment de ne plus avoir de « vraie famille » après la rupture des parents. Les enfants manquent souvent de vocabulaire pour nommer (et par conséquent donner un sens à) cette nouvelle façon de vivre leurs liens avec leurs parents et parfois la fratrie. Pour les enfants, apprendre par un adulte qui n'est pas là pour les juger, le nom de ces autres formes familiales leur permet, au fil du temps, de s'identifier à leur famille, peu importe comment elle est composée. Plusieurs enfants nous ont témoignés de leur fierté à l'égard de leur famille: « Tu sais, moi je vis en famille recomposée chez papa et ma mère et moi on fait une petite famille monoparentale…pis ça ben, c'est toute ma famille à moi! »
Représentation intime et loi du cœur
Les enfants sont souvent mal à l'aise avec le concept de demi, demi-frère ou demi-sœur. Ils conçoivent difficilement qu'il puisse y avoir des «demi-personnes». L'intervenant encourage les enfants à aller au-delà des termes qu'on accole par habitude aux membres de la famille recomposée pour choisir des mots qui représentent mieux le lien affectif qui les rattache à une personne en particulier. Par exemple, un enfant pourra se demander si le père du nouveau conjoint de sa mère est son grand-père. Après avoir nommé la réalité légale de cette relation, l'intervenante ajoutera qu'il y a aussi la loi du coeur qui lui permet, si c'est ce qu'il ressent, de considérer cette personne comme un grand-père de cœur.
Les clés de la communication
Fréquemment, les enfants se plaignent que leurs parents soient trop occupés pour prendre le temps de discuter avec eux. Nous leur faisons comprendre, par des jeux des rôles, qu'il y a des moments plus appropriés que d'autres pour entamer une conversation avec eux. À cette activité, nous intégrons des « clés de la communication » qui les aideront et les encourageront à exprimer plus adéquatement leurs besoins, malaises, sentiments.
Mettre des mots sur ses sentiments
Y a-t'il des bons et des mauvais sentiments? Oui répondent les enfants. Les enfants — les parents aussi — se culpabilisent souvent d'éprouver de l'inquiétude, de la colère ou de la jalousie. Par confusion, l'enfant qui éprouve de tels sentiments croit qu'il est lui-même mauvais. Les intervenants vont l'amener à faire la différence entre les sentiments qu'il éprouve et ce qu'il est lui-même. Le programme normalise la présence des divers sentiments dans sa vie et l'aide à découvrir des outils qui lui permettront de mieux les vivre. Les intervenants accordent une attention particulière à l'ambivalence des sentiments liés à la fratrie ainsi qu'à la gestion de la colère. Les enfants se sentent valorisés en découvrant des moyens plus pacifiques et efficaces pour régler leurs conflits et obtenir des réponses à des questions qui les troublent.
Consultations minutes
Les intervenants restent à la disposition des enfants après les rencontres pour leur permettre de partager leurs questions, détresses ou préoccupations qu'elles soient à l'égard de leurs parents, de la fratrie, des amis. L’écoute attentive des intervenants les aide souvent à mieux comprendre la nature du problème présenté, à démêler leurs sentiments et à trouver des pistes de solutions. À noter qu'à cet âge, les enfants aiment se mettre en action : plus d'une fois ils surprennent les intervenants par leurs capacités.
Rejoindre les parents
La volonté de rejoindre et de sensibiliser les parents est au cœur même du programme "Ensemble avec les familles en changement". Chacune des rencontres offertes en groupe-classe inclue un résumé des thèmes abordés lors de la rencontre et propose une fiche d'activités ou un jeu à faire à la maison avec leur enfant. À l'issue des groupes-classe, les parents sont invités à participer à une soirée parents-enfants sur le thème "Devineras-tu mon dessin?" Au tout début du projet, nous invitions les parents à des soirées d'information. Devant le manque d'intérêt flagrant pour ces rencontres, nous avons réagi en organisant plutôt des soirées parents-enfants, dynamiques et intéressantes pour les jeunes comme pour les adultes. En vue de cette soirée, chaque enfant réalise un dessin de sa famille en inscrivant son nom à l'endos de la feuille. Les parents doivent tenter de deviner à quel dessin correspond leur famille. Une fois que les parents ont trouvé le bon dessin, les enfants leur présentent les illustrations utilisées lors des rencontres, ce qui leur permet de partager avec eux l'expérience vécue au sein du groupe-classe. Pour encourager les parents à assister à ces rencontres, une halte-garderie est mise sur pied pour prendre en charge les enfants de moins de 5 ans, tandis que les frères et sœurs plus âgés sont invités à participer à la rencontre.
Le volet groupes de soutien pour les enfants ayant vécus une séparation et/ou recomposition parentale : « Les APS »
Les enfants inscrits au groupe APS doivent être autorisés par les parents. Au nombre de sept, ces rencontres se font après l'école et ont une durée de 1h 45 minutes.
Une évaluation individuelle pré-groupe nous permet de mieux cerner les besoins et difficultés éprouvées par chacun des enfants. L'évaluation permet de mieux comprendre comment l'enfant perçoit sa trajectoire familiale, ses liens avec la famille recomposée, de vérifier s'il s'attribue une part de responsabilité, d'identifier les nœuds susceptibles de nuire à son développement. Plus les intervenants comprennent les représentations mentales des enfants, mieux ils pourront les soutenir dans une résolution libératrice. Au-delà des contenus, le groupe APS permet de créer un lien de confiance avec les enfants : les intervenants sont alors mieux placés pour traduire aux parents (en accord avec l'enfant) ce que vit celui-ci.
Les rencontres des groupes APS se terminent par une soirée où sont conviés les enfants du (des) groupe(s), leurs parents et la fratrie âgée de plus de cinq ans. Au cours de cette soirée «Les APS vous invitent» les enfants ont l'occasion de présenter les différentes activités auxquelles ils ont participé. Un théâtre de marionnettes permet aux enfants, tout en préservant leur anonymat et l'intimité des familles, de raconter aux parents les propos qui ont été échangés durant les rencontres des groupes APS. Le fait d'être réuni avec d'autres parents vivant des situations semblables a pour effet d'atténuer le sentiment de culpabilité du parent séparé.
Parallèlement aux groupes APS, des rencontres sont offertes aux parents qui désirent réfléchir et échanger sur les réalités et défis soulevés par ces changements familiaux.
Les résultats du programme
Les résultats d'un questionnaire-maison auquel les participants ont été invités à répondre indiquent que 65% des parents de familles séparées et 51% des parents de familles traditionnelles ont constaté des effets positifs suite à l'implantation du programme; 91% des enfants, toutes situations familiales confondues, estiment important le fait d'aborder les thèmes familiaux en classe ; 59% des enfants de familles séparées disent ressentir un soulagement et 55% d'entre eux, éprouver moins de culpabilité face à la séparation de leurs parents ; 45% des enfants de familles traditionnelles se disent rassurés face à ces questions et 74% d'entre eux affirment avoir moins peur d'une éventuelle séparation de leurs parents. Ces résultats ont été recueillis auprès de 70 classes ayant bénéficiées du programme. Les résultats préliminaires d'une étude menée par la chercheure Sophie Parent indiquent que le programme a pour effet notamment d'accroître le sentiment de sécurité des enfants à l'égard de leurs pères. Cette chercheure aurait également relevé un effet bénéfique sur l'estime de soi des enfants.
Quelques témoignages d'enfants et de parents
Que disent les enfants à propos du programme?
- «On peut tout dire ici, car on sait que ça reste entre nous.»
- «J'ai appris à faire confiance et à parler avec mes parents.»
- «J'ai pu me soulager de tout ce que j'avais sur le cœur.»
- «Venez aux APS, c'est "l'fun" et les collations sont bonnes.»
- «J'ai cessé de me traiter de conne.»
Et les parents?
- «Je n'aurais jamais pu penser que mon enfant se sentait coupable. Il me semblait que tout était si clair.»
- «Nous aussi sommes souvent isolés avec toutes nos questions et nos tiraillements. Les soirées parents-enfants nous ont aidés à mieux comprendre notre enfant en dépit des conflits que nous vivons.»
- Un père qui a connu la prison, s'adressant aux enfants: «Vous êtes chanceux à votre âge de pouvoir vous exprimer sur ces questions. Si j'avais eu la même chance dans mon temps, je n'aurais pas été en dedans.»
- «J'ai pu réaliser que mon enfant avait beaucoup de peine lorsque je parlais contre mon ex-conjoint.»
Un programme qui suscite de l'intérêt
Le programme «Ensemble avec les familles en changement» suscite de d'intérêt. En plus de cette étude menée par une chercheure universitaire dont j'ai fait état, il a fait l'objet de reportages à la télévision, d'un article dans une revue de l'Association des Thérapeutes Conjugaux et Familiaux du Québec. À Québec, une responsable de la Santé Publique chargée d'évaluer l'implantation du programme «Entr'Amis» a découvert notre programme. Le trouvant adapté à la réalité québécoise, Mme Bourassa nous a invité à donner une formation pour relancer ce type d'intervention de groupe auprès des enfants dans la région de Québec. Le programme a reçu en 2002 le prix de la psychoéducation décerné par l'Ordre des conseillers et conseillères d'orientation et des psychoéducateurs et psychoéducatrices du Québec (OCCOPPQ). |
|  |
|