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| Journée de réflexion organisée par le Conseil de la famille et de l'enfance au sujet de son Avis Prendre en compte la diversité des famille |
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| TABLE RONDE |  |  |
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| Les mots qui changent, les mots qui manquent |  |  |
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| [Résumé] |  |  |
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Guy Bertrand Chroniqueur et premier conseiller linguistique de la Radio et de la Télévision françaises de Radio-Canada. Michel Dorais Professeur agrégé et chercheur, École de service social de l'Université Laval. Renée Joyal Professeure honoraire de droit de l'enfance et de la famille à la Faculté de science politique et de droit de l'Université du Québec à Montréal. Sylvie Lévesque Directrice générale de la Fédération des associations de familles monoparentales et recomposées du Québec (FAFMRQ). Françoise Romaine-Ouellette Professeure titulaire, INRS-Urbanisation, Culture et Société, responsable scientifique du partenariat "Familles en mouvance et Dynamiques intergénérationnelles".
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| Françoise Romaine-Ouellette: «Nommer une réalité, c'est la faire exister. L'apparition de mots nouveaux permet de rendre visible et d'inscrire dans la vie sociale des réalités qui étaient jusque-là occultées, ou qui étaient encore demeurées innommées. Des expressions nouvelles, telles que "pluriparentalité" ou "homoparentalité", nous permettent de cerner des réalités sociales que l'on ne parvenait pas à appréhender jusque-là.» |
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Françoise Romaine-Ouellette
Nommer une réalité, c'est la faire exister. L'apparition de mots nouveaux permet de rendre visible et d'inscrire dans la vie sociale des réalités qui étaient jusque-là occultées ou qui étaient encore demeurées innommées. Des expressions nouvelles, telles que "pluriparentalité" ou "homoparentalité", nous permettent de cerner des réalités sociales que l'on ne parvenait pas à appréhender jusque-là. La sociologie et le militantisme ont contribué pour une bonne part à l'introduction de ces nouveaux vocables.
Nommer, c'est également classer, c'est faire entrer une réalité, un élément de notre vie dans une catégorie. Affirmer que telle entité sociale est une famille ou qu'un couple est une famille ou n'est pas une famille, c'est admettre cette réalité ou lui refuser l'admission dans une certaine classe de réalités. Les inquiétudes et les questionnements qui surgissent face à des mots qui servent à dénier le statut familial à certaines situations découlent de cette opération de classement.
Nommer, c'est surtout imposer une certaine vision du monde. En même temps que nous nommons les choses, nous faisons pénétrer dans les consciences, avec les mots, une idéologie particulière. Une collègue française me disait qu'elle s'intéressait avant tout aux questions de filiation; au terme homoparentalité qui lui paraissait couvrir uniquement le champ de la vie quotidienne et les relations entre parents et enfants, elle préférait le mot homoparenté. En faisant entrer l'homoparenté dans le champ de la filiation, elle introduisait une réalité que ne reconnaît pas le droit français relatif à la filiation. Quelque chose de sa vision du monde passait à travers ce mot qu'elle avait choisi.
Le débat entourant cette terminologie nouvelle qui sert à désigner les liens familiaux, et cet autre débat dans lequel on cherche à déterminer si les mots dont nous disposons sont appropriés et adéquats, me semblent refléter des visions du monde concurrentes, contradictoires ou paraxodales. Visions qui ne sont pas pour autant nouvelles. Elles trouvent cependant à s'exprimer aujourd'hui avec plus de force parce que nous avons "déplié" la famille, nous l'avons disséquée et analysée en détails.
L'usage des mots "père" et "mère" est à ce titre assez instructif. De tout temps, dans la culture québécoise, les mots père et mère ne pouvaient désigner qu'une seule personne à qui étaient attribués les charges et les droits paternels ou maternels envers un enfant. On sait pourtant très bien qu'un enfant peut avoir plus qu'un père ou plus qu'une mère parce que son histoire familiale fait que les fonctions paternelles ou maternelles ont été occupées par plus d'une personne. Dans le langage courant, on parvenait toujours malgré tout à préciser, à connoter la situation. On disait: "C'est ma mère..." en s'empressant d'ajouter: "... mais ce n'est pas tout à fait ma mère". En droit, on réussissait toujours à trancher pour déterminer le père ou la mère d'un enfant. Et on vivait en paix avec cette ambiguïté.
Aujourd'hui, deux tendances s'affrontent. D'un côté, plusieurs s'inquiètent des conflits de loyauté qui peuvent subvenir chez les enfants adoptés ou chez les enfants placés en foyer d'accueil. D'un autre côté, on reconnaît qu'un enfant peut avoir, avec sa belle-mère, une relation semblable à celle qu'il maintient avec sa mère, que les relations de type maternel ou paternel, pour un enfant, peuvent être répartis sur plusieurs personnes, que les fonctions parentales qui sont rattachées aux rôles de père et de mère, peuvent être partagées.
Il est permis de se demander si, dans certains cas (par exemple lors d'adoption d'enfants assez âgés), la loi ne devrait pas reconnaître des droits à des parents multiples. Reconnaître à un beau-père certains droits sur un enfant ne permettrait-il pas de clarifier certaines situations ambigues, de déterminer les responsabilités de chacune des figures parentales à son égard et, en corollaire, quelles sont les responsabilités de cet enfant envers ces différentes personnes qui assument une fonction parentale à son égard?
Il est intéressant d'analyser la façon dont nous nommons les enfants. Pour certains, un devoir de transmission s'exerce à travers les noms que nous donnons à nos enfants. Pour d'autres, nommer un enfant revient en fait à l'individualiser, à lui assigner une place unique à l'intérieur de la société. Jusqu'à récemment, il n'y avait que le prénom qui singularisait l'enfant; le nom de famille marquait, quant à lui, la transmission intergénérationnelle. Depuis qu'existe la possibilité d'assigner un double nom aux enfants, celui du père et celui de la mère, cette individualisation par le prénom s'effectue également par le nom de famille, puisque que les parents qui portent eux-mêmes un double nom doivent choisir le nom de famille que portera leur enfant. La nomination n'est plus désormais, de façon claire et précise, une marque de la transmission intergénérationnelle.
Certains voient dans cette liberté de choisir le nom de l'enfant une menace au devoir de transmission. D'autres estiment a contrario que c'est maintenant que s'exprime, en vertu de cette autonomie qui s'offre à nous, le véritable désir de transmission. Nous serions passés d'une situation où la transmission nous était imposée par la tradition et le droit à une situation où nous pouvons faire intervenir nos valeurs et nos choix personnels.
Sylvie Lévesque
J'aimerais tout d'abord vous raconter une anecdote. Un groupe de personnes handicapées ont organisé récemment une activité pour lever les préjugés auxquels celles-ci sont confrontées dans la société. Elles avaient fait imprimer sur des tee-shirts l'image d'un pot sur lequel on pouvait voir une étiquette. Sur cette étiquette, il était écrit: "Des étiquettes, sur les pots, pas sur les gens".
Nous n'hésitons pas à étiqueter ceux et celles d'entre nous qui s'écartent des normes.
Les familles monoparentales, de plus en plus nombreuses, sont aujourd'hui mieux acceptées que par le passé. Elles sont considérées comme des familles à part entière. Bien qu'il ne s'agisse plus d'un phénomène marginal, la pauvreté dans laquelle une trop grande part de ces familles est encore confinée doit continuer à nous préoccuper. Les statistiques sont très claires à cet effet: les familles monoparentales, en particulier celles qui sont dirigées par une femme, sont encore en 2005 parmi les plus pauvres. En dépit de victoires importantes, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour améliorer la condition de ces familles.
On constate par ailleurs que l'adjectif "monoparentale" accolé à ces familles est remis en question. Plusieurs parents récusent même l'emploi du mot, de peur qu'eux-mêmes ou leurs enfants soient identifiés avec un groupe, marqué par la pauvreté, dont les enfants éprouvent des difficultés. Le terme "monoparentale" laisse même sous-entendre que les enfants issus de ces familles n'ont qu'un seul parent, alors qu'en dépit de la séparation de leurs deux parents, ils sont en relation avec l'un et l'autre. Il n'en demeure pas moins cependant que l'enfant qui vit en garde partagée ne vit jamais qu'avec un seul de ses parents à la fois. Le terme monoparental nous semble à cet égard coller à la réalité de ces parents qui doivent assumer à la fois le travail rémunéré à l'extérieur et les responsabilités dans la sphère domestique afin de s'assurer que leurs enfants ne manquent de rien.
Le langage juridique utilisé par les tribunaux pour qualifier les types de garde ou les droits de visites s'apparente étrangement au langage carcéral et laisse croire que le législateur compare les parents séparés à des prisonniers. La réforme de la loi sur le divorce, avec laquelle notre fédération était d'accord, vise, entre autres, à promouvoir l'usage d'un langage plus approprié aux réalités vécues par les familles en instance de séparation. On parlera désormais de "responsabilité parentale", expression qui reflète selon nous les changements et l'évolution qu'a connus notre société.
Les familles recomposées représentent 11% des familles québécoises. Nous avons opté, à la FAFMRQ, pour le verbe "recomposer" plutôt que pour celui de "reconstituer" que certains utilisent pour désigner la réalité de ces familles. Recomposer signifie "remettre dans une forme nouvelle en tenant compte du contenu existant" alors que le deuxième terme signifie "remettre dans sa forme initiale". Encore faut-il que les familles qui vivent cette réalité se reconnaissent à travers cette expression. Pour bien des gens, la famille recomposée ne concerne que les familles où l'on cherche à construire une nouvelle union en vue de donner naissance à des enfants et fonder une "vraie" famille. Une famille recomposée n'est pas, selon eux, une "vraie" famille. La complexité des familles recomposées est époustouflante. Des mathématiciens ont entrepris de faire le décompte du nombre de paires et d'interactions possibles au sein d'une famille recomposée. Dans une famille nucléaire traditionnelle, le nombre de paires envisageables s'élève à environ 28 et le nombre d'interactions à 247. Dans le cas d'une famille à double recomposition, on dénombre 253 paires et ce nombre d'interactions devient tout simplement faramineux: 8 384-588.
Aucune rupture n'est sans conséquence et sans douleur. On ne peut pas passer sa vie à se séparer. Tôt ou tard, il nous faut apprendre à vivre ensemble, et ce, quels que soient les mots que nous avons choisis pour caractériser la famille dans laquelle nous vivons.
Renée Joyal
J'ai choisi de vous parler de la filiation et des termes que nous employons autour de ce concept. La filiation est une notion complexe dans laquelle nous enfermons des concepts qui font appel au droit, à l'anthropologie, à la sociologie ou à la psychologie. J'ai pensé qu'il pourrait être intéressant de clarifier la notion de filiation, de même que certains concepts qui lui sont associés, comme ceux de parenté et de parentalité. Je vais évoquer trois dimensions importantes du concept de filiation à partir des situations familiales les plus caractéristiques.
La filiation biologique
Si nous tentons de représenter graphiquement la filiation biologique, nous avons au centre le père, la mère et l'enfant. À partir de ce noyau central, des lignes de fuites pointent vers le haut, vers l'univers symbolique de l'enfant. Qu'est-ce que cet univers symbolique? C'est ce qui permet à l'enfant de se construire une identité, c'est le fait qu'il possède une ascendance, qu'il a des origines. Nous tenons souvent pour acquise cette dimension symbolique de la filiation, mais les personnes à qui fait défaut cette symbolisation nous font prendre conscience à quel point elle est primordiale.
Au-dessous du noyau père-mère-enfant se situe l'espace de la vie quotidienne, ce que l'on pourrait appeler également l'univers fonctionnel de l'enfant, ce qui concerne les modalités de la prise en charge de cet enfant par son milieu familial. Au niveau de l'univers symbolique, on parle de parenté, alors qu'au niveau de cet univers fonctionnel, on parlera de parentalité. La parentalité désigne les interactions entre les parents et les enfants, la façon dont les parents assument la responsabilité des enfants. L'organisation de cet univers fonctionnel est particulièrement sensible à la séparation des parents, à la recomposition des familles qui introduisent des variantes importantes sur le plan de la parentalité.
La filiation adoptive
Représenté graphiquement, comme dans le cas de la filiation biologique, l'univers de la filiation adoptive se distribue à partir d'un noyau central père-mère-enfant. Il s'agit cependant d'une filiation fictive, d'une filiation organisée par la loi. À la suite d'événements particuliers dans l'histoire de cet enfant, soit parce qu'il a été abandonné, soit en raison du décès de ces parents ou parce que ceux-ci ont décidés de ne plus s'en occuper, cet enfant est disponible pour l'adoption. L'univers symbolique de cet enfant sera constitué d'une parenté fictive. Souvent chez ces enfants, la construction de l'univers symbolique s'accompagne d'une quête de ses origines biologiques. Au cours des années 1980, nous avons assisté au Québec à un mouvement important de recherche des origines biologiques chez les individus adoptés, entre autres avec le mouvement "Retrouvailles". Le législateur a même sanctionné la légitimité de ce désir de retrouver ses parents biologiques par des dispositions du Code civil. Le mouvement s'est même étendu aux cas d'adoption internationale pour lesquels on tente de favoriser ce type de retrouvailles. L'univers symbolique de l'enfant adopté se scinde donc en deux du fait de la présence possible d'une double parenté, une parenté fictive et une parenté biologique. Dans les cas d'enfants adoptés à un âge assez avancé, à partir de l'âge de 10 ou 12 ans par exemple, cette ligne de partage entre l'univers symbolique originant de la parenté biologique et celui découlant de sa parenté adoptive est particulièrement bien définie.
La filiation découlant de la procréation médicalement assistée
Il s'agit là d'un phénomène nouveau. Il existe plusieurs formes de procréation médicalement assistée, mais je me suis arrêtée à la plus courante: la procréation hétérologue, qui consiste à recourir pour l'insémination à une cellule reproductrice extérieure au couple. Il y a un projet parental à l'origine de cette procréation. La représentation graphique de cette filiation acquiert une plus grande complexité du fait des différentes situations parentales que l'on reconnaît désormais au Québec depuis l'adoption de la loi de 2002. Le noyau central pourrait être constitué soit d'un père, d'une mère et d'un enfant, d'une mère et d'un enfant ou encore de deux mères et d'un enfant. Qu'advient-il de l'univers symbolique de l'enfant né au terme d'une procréation médicalement assistée?
Dans le premier scénario, celui où le noyau est formé d'un père, d'une mère et d'un enfant, l'univers symbolique maternel de l'enfant sera semblable aux cas de filiation biologique, parce que cet enfant a une mère biologique au même titre que tout enfant né sans le recours à une forme ou une autre de procréation assistée. Par contre, sur le plan de l'univers symbolique paternel, l'enfant ne possède qu'une parenté fictive, parce que le père n'est pas le géniteur, l'auteur biologique de l'enfant, parce qu'un gamète extérieur au couple est intervenu dans la génèse de cet enfant. On pourra toujours faire valoir qu'il est possible que l'enfant ne soit jamais mis au courant du contexte réel de sa naissance. Les parents pourraient choisir de laisser l'enfant dans l'ignorance, mais, advenant que l'enfant l'apprenne tardivement, d'une façon ou d'une autre, un tel choix présente un risque qui n'est pas sans danger pour la construction de son identité. Dans ce cas, l'enfant éprouvera peut-être le besoin de retrouver son père biologique, mais il n'aura pas la possibilité de le faire en raison des dispositions de la loi qui protègent l'identité des donneurs de sperme.
Dans les cas où le noyau familial est composé d'une mère et d'un enfant ou de deux mères et d'un enfant, l'univers symbolique maternel découlant de la mère qui a donné naissance à l'enfant sera analogue à celui de l'enfant issu de la filiation biologique, mais l'univers symbolique paternel sera tout simplement inexistant.
J'espère avoir réussi, par le survol de ces trois types de filiation, à expliquer comment se construit, dans chaque cas, l'univers symbolique et fonctionnel des enfants. J'espère également avoir pu montrer, dans cette communication, comment s'établit la distinction qu'on peut opérer entre parenté et parentalité selon différents contextes familiaux.
Michel Dorais
Les mots et surtout leur définition doivent suivre l'évolution de leurs objets. J'aimerais livrer quelques réflexions sur la façon dont certaines réalités évoluent et comment les mots réussissent ou non à suivre leur évolution.
La multiparentalité
Il a été question, au cours de ce colloque, de multiparentalité. Françoise Romaine-Ouellette a même évoqué le terme de multiparenté. On sait que la parentalité désigne la manière dont les parents assument leur rôle de parent alors que la notion de parenté concerne la famille d'origine d'un individu. Nous sommes nés de parents biologiques. Nous avons été élevés par des parents qui peuvent être ces parents biologiques mais qui peuvent être également d'autres personnes. On qualifiera ces derniers de parents affectifs, de parents sociaux ou de parents psychologiques. D'un point de vue légal, nous sommes le fils ou la fille de tel père et de telle mère. Il s'agit ici du statut légal et non pas de la parenté en tant que telle. Un enfant pourrait donc avoir jusqu'à six parents: une paire de parents biologiques, une paire de parents affectifs et une troisième paire formée par ses parents au sens de la loi. Et si le législateur avait choisi de reconnaître la multiparentalité, c'est-à-dire la possibilité qu'un enfant ait, au point de vue légal, plus de deux parents — c'est-à-dire que plus de deux parents soient inscrits sur son registre de naissance—, il pourrait se trouver aujourd'hui des enfants qui auraient bien plus que six parents.
Les enfants ont pris de l'avance sur nous. On sait qu'ils sont très inventifs. On n'entend plus seulement parler de "papa" et "maman", mais on entend toute une panoplie de mots, apparemment empruntés à la langue anglaise, pour les désigner: "papi", "papou", "daddy", "mom", "mommy", "mamie", "mommy", "mamik", etc. Il serait souhaitable que nos linguistes fassent preuve d'autant de créativité. Faute de mots pour les aider à dire les réalités qu'ils vivent, les enfants se débrouillent tant bien que mal par eux-mêmes.
Le sexe et le genre
Le sexe ou le genre des parents, comme le disent les anglophones et les sociologues, est de plus en plus dissocié de leur rôle. Les rôles de père et de mère peuvent être assumés aujourd'hui aussi bien par un homme et une femme que par deux hommes ou par deux femmes. C'est ce que le féminisme nous a appris mais nous tardons, semble-t-il, à tirer les conclusions qui s'imposent. Une participante à cette table ronde a fait un magnifique lapsus en disant "une" père et "un" mère. Ne pourrait-on pas effectivement parler de mère au masculin et de père au féminin. C'est sans doute un virage que nous serons forcés de prendre parce qu'il y a de plus en plus de parents dont les véritables fonctions parentales sont détachées du genre qu'on attribue de façon traditionnelle, et j'ajouterai sexiste, aux rôles paternel et maternel. Ces parents ne se posent plus ce type de questions et font simplement ce que la vie leur demande de faire. C'est le cas également des parents esseulés qui doivent assumer simultanément les rôles de père et de mère ou de mère et de père. Il y a, sur ce plan, une réflexion que nous devrons mener à terme.
La famille recomposée
Venons-en maintenant à l'expression "famille recomposée". Celle-ci me semble quelque peu malheureuse, car, au fond, chaque famille est une composition au même titre qu'une composition musicale. Si l'on ajoute une note à la partition, la musique change. Il en va de même pour la famille. À chaque fois qu'on ajoute un élément, on change la musique que joue cette famille, l'orchestre change. Toute famille est composée, toute famille est en voie de recomposition. Il n'y a pas d'autres types de famille que celle-là. Je ne comprends pas pourquoi certaines familles sont étiquetées alors que les autres ne le sont pas.
Pourquoi parle-t-on de familles monoparentales? Ne devrait-on pas également parler de familles duo ou stéréoparentales? Si l'on parle de familles homoparentales, ne conviendrait-il pas également de parler de familles hétéroparentales. Ce qui se passe ou ne se passe pas dans la chambre des parents, ne concerne pas les enfants, et je vois mal pourquoi les relations sexuelles des parents devraient servir à définir les familles. Devrait-t-on parler de familles asexuoparentales lorsque les parents n'entretiennent plus de vie sexuelle?
Allons vers les choses les plus simples et évitons d'étiqueter et de donner par le fait même une importance à des choses qui n'en ont pas vraiment. Ce n'est pas l'activité ni l'orientation sexuelle des parents qui donnent un sens à une famille. J'aurais été bien malheureux si on m'avait dit que mes parents étaient hétéroparentaux. Il faut éviter d'utiliser des mots lourds de connotations qui font porter aux enfants des fardeaux qu'ils ne devraient pas devoir assumer. Trouvons des mots plus neutres. On pourrait trouver des mots plus heureux en faisant un effort d'imagination, en suivant l'exemple des enfants qui eux ne s'en privent pas. Il faut des mots plus précis, qui décrivent adéquatement des réalités qui se réinventent constamment. Ce qui constitue une famille, je l'ai dit, ce n'est pas l'activité sexuelle des parents, c'est le sentiment de solidarité, d'entraide, le sens du don, de l'acceptation inconditionnelle de l'autre auxquels elle donne lieu. Et c'est cela qu'il importe de nommer et de bien nommer. La famille choisie dont parlais Jacques Dufresne dans sa conférence d'ouverture est peut-être un terme qu'on va retenir de plus en plus, parce que les enfants ont bien besoin d'un mot à la connotation positive pour désigner leur famille, peu importe la manière dont elle est composée.
Je termine actuellement une recherche sur les enfants de la rue et je ne saurais ici exprimer le désarroi qui habite ces enfants qui ont souvent été jetés à la rue, expulsés de leur famille. Je vous dirai en conclusion que je ne suis pas inquiet pour les enfants qui auront trois, quatre, cinq ou six parents, mais que j'ai de grandes inquiétudes pour les enfants qui n'en ont aucun.
Guy Bertrand
Les mots manquent-ils vraiment? C'est la question que j'aimerais poser. Michel Dorais semblait enthousiaste en ce qui à trait à la création de nouveaux mots, je le suis un peu moins. Avant d'inventer de nouveaux mots, ne pourrions-nous pas tenter d'abord de réhabiliter des mots qui existent déjà. Je pense à des mots comme "compère" et "commère" qui désignaient autrefois le parrain et la marraine d'un enfant.
J'éprouve des réticences devant la création de nouveaux mots car cet effort de création doit obéir à certains critères linguistiques. Le premier critère exige que l'on se demande s'il y a nécessité de créer un mot nouveau. Le besoin justifie-t-il la création d'un mot nouveau? Les personnes directement intéressées expriment-elles le besoin d'avoir un mot pour décrire cette réalité? Jusqu'où doit-on aller dans la précision ou la surspécialisation? Nous parlons aujourd'hui de familles recomposées, de familles adoptives, de familles monoparentales ou homoparentales. La plupart de ces modèles familiaux sont des réalités de toutes les époques mais n'est-ce qu'aujourd'hui que nous sentons le besoin d'inventer des mots pour les désigner. Jusqu'où ira-t-on dans cette spécialisation du langage? Devrons-nous inventer des mots pour les familles dont un des parents est noir et l'autre blanc ou d'origine asiatique, ou celles où les deux parents sont de religions différentes? Faudra-t-il des mots nouveaux pour définir les familles où l'on retrouve des enfants adoptés? Est-ce vraiment nécessaire?
Un deuxième critère extrêmement important est celui de la conformité au génie de la langue. Il peut arriver que la nécessité légitime d'emprunter un mot à d'autres langues et de l'inclure dans la langue française, mais, une de fois plus, il faut se demander jusqu'où doit-on aller.
Il faut également évaluer la capacité d'intégration et de dérivation du nouveau mot. Peut-il être greffé à une famille de mots existante? Prenons l'exemple du mot homoparentalité. Pouvons-nous dériver de ce mot d'autres mots tels qu'homoparental, homoparent?
Quatrième critère: la facilité d'assimilation et de diffusion. Le mot est-il suffisamment convivial et transparent pour que tous puissent l'utiliser ou demeurera-t-il l'apanage exclusif des spécialistes, des sociologues? Une fois que ces mots sont utilisés et acceptés, des mots tels que pluriparentalité ou famille recomposée, trouveront-ils le tour de se répandre dans la population en général, parmi les familles que ces mots veulent nommer?
Pour la création de nouveaux mots, on peut bien sûr se baser sur l'arbre généalogique familial traditionnel modelé à partir de la famille nucléaire. Ce qui nous oblige à dire: "la femme de mon père" ou "l'ami de ma mère". Mais c'est un modèle qui est de plus en dépassé et limitatif. Se limiter à cet unique modèle aurait un effet sclérosant sur le langage. Nous pourrions envisager d'autres modèles, s'inspirer d'autres langues. En suédois, le mot père se dit far, le mot grand-père paternel se dit farfar, le grand-père maternel farmor. Les Suédois jouent avec les mots père et mère dans la composition des mots par lesquels on désigne les grands-parents. Nous pourrions nous orienter vers un modèle semblable.
Au-delà de toutes ces considérations, ce qui importe avant tout dans la création de nouveaux mots est de respecter les individus. Il ne s'agit pas ici de s'aligner sur une certaine rectitude politique contre laquelle je m'élève d'ailleurs, mais un minimum de respect nous invite à ne pas chercher à définir à l'aide de termes "cliniques" des réalités de tous les jours, des réalités qui touchent des êtres humains. Je déplore, et je crois n'être pas le seul à le faire, les termes trop scientifiques qu'on a souvent entendus au cours de ce colloque et qui me semblent manquer d'humanité. J'estime que si nous avons à inventer de nouveaux termes, il serait sage de demander aux personnes, aux jeunes directement concernés par ces questions, comment ils aimeraient eux-mêmes s'entendre appeler, comment ils voudraient voir nommer leurs parents. Nous pourrions avoir de très agréables surprises car les enfants ne manquent pas d'imagination. |
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