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Les propos que je tiendrai au cours de cet exposé sont tirés pour l'essentiel de l'ouvrage que j'ai publié cette année, intitulé Temps sociaux et pratiques culturelles.
Comme nous le savons tous, l'affirmation du moi, le respect de l'identité de chacun des membres de la famille, les tensions entre le soi, le couple et la famille forment les enjeux majeurs de la famille contemporaine. Ces nouvelles dimensions de la famille moderne amènent des difficultés de synchronisation des temps personnels et familiaux. Nous avons souvent l'impression que nous manquons de temps, que nous sommes débordés, que nous n'arrivons pas. Cette perception du temps qui nous manque est extrêmement répandue.
Aujourd'hui, je vais vous faire part non pas de ma propre perception, de ce que je pense, mais de ce que révèlent des études qui nous donnent une mesure relativement objective de la façon dont nous utilisons les vingt-quatre heures de nos journées. Il existe une tradition de recherche internationale qu'on nomme les études d'emploi du temps ou du budget-temps. Statistique Canada en a réalisé trois à ce jour, en 1986, en 1992 et la dernière en 1998. La prochaine aura lieu en 2005. Les chercheurs communiquent avec 10 000 répondants, ce qui représente un échantillonnage très important. Les chercheurs reconstituent avec chaque répondant le déroulement des 24 heures précédant l'enquête. La plupart des pays occidentaux mènent des études semblables. Il s'agit donc d'une méthodologie relativement éprouvée qui consiste à mesurer à cinq ou dix minutes près, le temps que nous consacrons réellement à nos activités quotidiennes. J'insiste sur le mot réellement, car plusieurs études ont démontré un écart important entre la mesure réelle du temps et la perception qu'en ont les répondants. Si je vous demande par exemple: «Combien de temps travaillez-vous?», il y a de fortes chances pour que vous me répondiez par des menteries. Les études prouvent que nous avons tendance à surestimer le temps consacré au travail, et que plus la durée du temps de travail est grande, plus la surestimation est forte. À l'inverse, on sous-estime le temps consacré à écouter la télévision.
Je vais vous présenter les données concernant le budget-temps hebdomadaire des mères et des pères âgés entre de 18 à 64 ans qui travaillent et qui ont des enfants.
Le budget-temps des mères
On observe que les femmes ont tendance à accroître leur participation au marché du travail et que le temps consacré au travail représente 83% du temps de travail des pères, comparativement à 75% il y a deux décennies. Elles ont à peine diminué le temps consacré aux tâches domestiques, accordent un peu moins de temps à leurs enfants. Fait étonnant, elles disposent de cinq heures de plus de temps libre qu'il y a 15 ans, ce qui comble l'écart important qui les séparait par le passé des hommes. Le travail occupe donc environ 37 heures de leur temps, le temps consacré aux soins personnels, le temps consacré aux enfants ayant diminué légèrement alors que le temps du loisir et de la télévision a augmenté. Contrairement à ce qu'affirment certains, on ne passe pas moins de temps avec les autres, à parler avec les autres, mais davantage.
Le budget-temps des pères
Pour les pères sur le marché du travail, on observe qu'ils ont tendance à diminuer leur temps de travail de façon assez significative et à accroître légèrement leur participation aux tâches domestiques. Nous n'avons pas atteint l'équilibre hommes-femmes à ce chapitre, mais un tel scénario est envisageable à plus ou moins brève échéance. Le temps consacré au loisir est demeuré plutôt stable. Ce qui doit cependant retenir notre attention est que le temps consacré aux soins des enfants a connu une très nette croissance. Les hommes consacrent 5,3 heures par semaine à leurs enfants contre 6,4 pour les femmes. On peut prévoir que le prochain sondage révèlera que les mères et les pères actifs sur le marché du travail consacrent le même temps à leurs enfants.
Dans la revue Enfance, familles, générations publiée sur le site Erudit.org, John P. Robinson a comparé les données américaines, canadiennes et québécoises. Les résultats de son analyse démontrent que ce sont les pères québécois qui consacrent le plus de temps à leurs enfants, particulièrement les jeunes pères. C'est à la lumière de ces données que je qualifie ces jeunes pères — ceux qui ont des enfants en bas âge — des pères postmodernes. Ceux-ci passent autant d'heures que les mères, environ 20 par semaine, avec leurs enfants. Il s'agit du temps dévolu non pas aux soins de base aux enfants, changer les couches, les nourrir, ... auxquelles les mères consacrent davantage de temps (15 heures contre 10 pour les hommes) mais du temps passé en compagnie des enfants, à écouter la télévision, à faire la vaisselle, etc.
La répartition du temps familial selon l'âge des enfants
L'âge des enfants, bien plus que le degré de scolarité ou le revenu familial, est la variable la plus importante quant au temps que l'on consacre aux enfants; il détermine l'usage que l'on fait de son temps libre, ou même le temps dont on dispose pour le sommeil. Le fait d'avoir des enfants en bas âge introduit une contrainte ou un déplacement importants dans l'organisation du budget-temps hebdomadaire des parents. Quand le premier enfant paraît, souvent la femme se retire partiellement du marché du travail pour consacrer davantage de temps à son enfant. Avec la venue d'un deuxième enfant, la femme tend à se retirer complètement du marché du travail pour un certain temps. L'homme, lui, va "surtravailler".
Les données indiquent qu'il n'y a aucun déclin, quantitativement parlant, du temps passé en famille. Il s'agit ici du temps pendant lequel l'un ou l'autre des conjoints, ou les deux, sont avec leurs enfants.
Dès lors que les enfants vieillissent, le couple réaménage son temps, les conjoints en profitant pour allouer davantage de temps à leur propre couple. Lorsque leurs enfants ont atteint l'âge de 15 ans, le budget-temps des parents ressemble à celui de couples sans enfants.
Un nouvel équilibre du temps familial
En guise de conclusion, rappelons que la grande variable dont il faut tenir compte dans l'analyse du budget-temps familial est la présence ou non d'enfants. Ce sont les enfants qui déterminent avant tout autre facteur l'organisation et la répartition de l'agenda des familles.
Autre considération à retenir: on assiste à un rééquilibrage progressif du temps consacré aux enfants et aux tâches familiales chez les pères et les mères au Québec. Les jeunes mères acceptent de moins en moins de sacrifier leur propre temps de loisir, le temps pour soi ou encore le temps de travail. Leur recherche de temps personnel amène une restructuration du temps familial et un nouveau partage des responsabilités. Les statistiques indiquent que les jeunes pères sont de plus en plus sensibles aux exigences de leur conjointe et acceptent de plus en plus un plein partage des responsabilités. Il est évidemment périlleux de prédire l'avenir, mais on peut aisément concevoir que nous assisterons bientôt à l'atteinte de la parité chez les jeunes couples québécois en matière de responsabilités familiales. |
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Compléments biographiques
Conseil de développement de la recherche sur la famille au Québec
Curriculum de M. Pronovost (UQAM, format PDF)
Interview avec M. Pronovost sur le temps de travail versus le temps de loisir (magazine "Jobboom")
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Liens utiles
Article de John Robinson:
"Changements et facteurs explicatifs de l’emploi du temps chez les parents, aux États-Unis, au Canada et au Québec", Enfances, familles, générations
Statistiques sur l'emploi du temps (Statistiques Canada, données de l'étude de 1998)
"Sociologie du temps, sociologie de la connaissance et civilisation du temps abstrait", article de Gilles Pronovost in Temporalistes (éd. William Grossin)
L'Observatoire de la chronomobilité (Groupe Chronos) |
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Conférence de Gilles Pronovost: "Les valeurs familiales et les rapports au temps" Durée: 15:27 min. Format MP3 (2,66 mb) Format WAV (5,0 mb)
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