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Journée de réflexion organisée par le Conseil de la famille et de l'enfance au sujet de son Avis Prendre en compte la diversité des famille
INTRODUCTION AUX ATELIERS
Un regard sur la famille à travers le petit écran
La famille dans les séries dramatiques télévisées québécoises
[Résumé]
Jean-Pierre Desaulniers
Il a été professeur en anthropologie et sociologie des communications au Département des communications à l'Université du Québec à Montréal. Affaibli par la maladie, il a malgré tout tenu à être présent et a fait enregistrer sa présentation en vidéo par des étudiants. Il est décédé quelques semaines après la tenue du colloque.
Dans les années 1950, les familles québécoises figuraient régulièrement dans le Livre des records Guinness dans la catégorie du plus grand nombre d'enfants par famille sur l'ensemble de la planète. Il n'était pas rare de voir des familles de seize, dix-huit, voire même vingt-deux enfants. De gros curés débonnaires et un premier ministre célibataire remettaient chaque année dans les foires agricoles des prix consacrant LA famille du Canada français.

Dans les années 1950, les familles québécoises figuraient régulièrement dans le Livre des records Guinness dans la catégorie du plus grand nombre d'enfants par famille sur l'ensemble de la planète. Il n'était pas rare de voir des familles de seize, dix-huit, voire même vingt-deux enfants. De gros curés débonnaires et un premier ministre célibataire remettaient chaque année dans les foires agricoles des prix consacrant LA famille du Canada français. C'était notre idéal, notre modèle, notre mythe: c'était l'exemple à suivre.

Entre-temps, les Canadiens français s'étaient majoritairement installés en ville et étaient devenus des citadins. Pouvez-vous imaginer 14 enfants entassés dans un 4 1/2 de Pointe Saint-Charles ou du "Faubourg à m'lasse"? Vivre selon cet idéal de la famille nombreuse en milieu urbain devenait de plus en plus difficile. Un abîme se creusait peu à peu entre cette image idéale de la famille et la réalité des familles canadiennes-françaises. Il leur devenait impossible de suivre les consignes du clergé qui les incitaient à avoir une progéniture abondante.

C'est à cette époque que la télévision a commencé à nous faire voir des visages différents de la famille. La famille aisée dans "
14, rue des Galais", la famille reconstituée dans la "Famille Velder", la famille paysanne dans "Le Survenant" ou dans les "Belles histoires des pays d'en haut", et même la famille américaine avec "Papa a raison". Puis, ce sera le tour de la famille ouvrière avec la "Famille Plouffe". On peut difficilement concevoir aujourd'hui la popularité extraordinaire qu'a connue "La famille Plouffe" dès sa diffusion en 1953. Jamais par la suite la télévision québécoise n'a réussi à reproduire le succès phénoménal de cette émission. La famille Plouffe semblait être, de prime abord, une famille tout à fait conventionnelle avec un père démissionnaire, une mère contrôlante, Napoléon, le fils aîné travailleur manuel, Ovide, l'intellectuel, Cécile, la vieille fille et le petit dernier, Guillaume, le cadet gâté. Mais, dès le premier épisode, une rupture survient, un acte de désobéissance vient briser l'image de cette famille ordinaire. Guillaume désobéit à sa mère. Et cette désobéissance va provoquer une profonde remise en question de la famille québécoise qui se poursuit encore de nos jours si on en juge par l'incessante analyse qui en est faite dans les téléromans actuels.

Il m'aurait fallu toute la journée pour vous raconter l'histoire de nos familles à travers les téléromans. J'ai pris le parti de m'en tenir à un bref survol de l'histoire des téléromans au cours des cinquante dernières années. Je m'arrêterai toutefois plus longuement à la période contemporaine.


Chapitre I — La contestation
Guillaume a désobéi à sa mère. Il a osé embrasser une fille et s'est fait prendre à son retour à la maison. Son geste va provoquer un tollé. Les petits baisers défendus de Guillaume, dans cet épisode de "La famille Plouffe", sont bien peu de choses en comparaison de ce que les médias nous révèlent des pratiques sexuelles des adolescents d'aujourd'hui. Ce n'est pas la gravité du geste qui importe. Ce qui fait de cet épisode un moment-clé de la télévision canadienne-française, c'est que l'idéal de la famille obéissante et soumise y subit sa première remise en question. Rien ne sera plus pareil après cette incartade de Guillaume. Durant les années 1950 et jusqu'au milieu des années 1960, la télévision présente, à travers les téléromans, une contestation, souvent très violente, de l'autorité. Les pères en particulier vont "en manger toute une". Les héros du petit écran rejetaient catégoriquement toutes les institutions qui pouvaient symboliser la domination et l'autorité.

Chapitre II — La négociation des rôles
Au cours des années 1960, cette rage de contestation s'atténue, la tension diminue. L'atmosphère est au dialogue, mais chacun défend ses droits et ses responsabilités au sein de la famille. C'est l'époque du triomphe de Janette Bertrand et de son téléroman "Quelle famille!", dans lequel tous les membres de la famille Tremblay ne cessent de se remettre en question. Il s'agit de démocratiser la famille par le dialogue.

Chapitre III — La recherche du bonheur simple
Dans les années 1970, la télévision reflète l'ambiance culturelle, l'influence du mouvement hippie. On cherche surtout à se comprendre, à s'aimer, en dépit des divergences de chacun. Les téléromans de l'époque sont empreints d'une grande sentimentalité, aussi bien les séries humoristiques, telles que "Cré Basile", que les séries réalistes comme "Terre humaine". On tente de maintenir vivant le mythe de la famille, mais le coeur n'y est plus: le Québec ne croit plus vraiment à la famille. À l'instar des hippies qui rêvent d'un utopique retour à la terre, la télévision jette un regard nostalgique sur la famille en sachant très bien cependant que c'en est fini du mythe de la famille unie et bien rangée.

Chapitre IV — La confrontation
Jusque-là, en dépit des contestations qu'elle présentait à l'occasion, la télévision donnait des Québécois l'image d'un peuple pacifique et docile. La série "Jamais deux sans toi" allait faire éclater celle-ci. Rémi et Francine Duval, les deux principaux protagonistes, s'affrontent continuellement. On ne veut plus être le fils, la mère, le mari de quelqu'un. On veut avant tout être soi-même. Dans les années 1980, la télévision entend montrer cette quête intense de sa propre individualité. Elle nous fait assister à des confrontations épiques. Rappelons-nous Rose-Anna, qui refuse catégoriquement les demandes en mariage de Joseph-Arthur, et Pierre Lambert, dans "Lance et compte", qui blesse son meilleur ami pour s'assurer une place dans les ligues majeures, et l'extraordinaire Myriam, qui pourchasse son père incestueux dans la série "L'héritage". Ces années sont remplies de drames intenses. Cette tension atteint son paroxysme dans "Les Filles de Caleb", avec l'histoire bouleversante d'Ovila et d'Émilie qui s'aiment passionnément mais ne veulent rien concéder à l'autre, au prix de la rupture de leur famille. Cette histoire bouleversera le Québec en 1991, un peu comme l'avait fait "La Famille Plouffe" dans les années 1950.

Quarante ans de remises en question de la famille ne nous auraient-ils conduit qu'à un cul-de-sac? La liberté, l'autonomie personnelle sont-elles incompatibles avec les responsabilités familiales? Faut-il choisir entre soi et les autres, entre la liberté et la communauté? La famille devient à cette époque le symbole de l'aliénation, de l'abnégation, du sacrifice de son propre bonheur, de sa propre vie. Fallait-il en rester là? On verra comment, à partir des années 1990, nous avons réagi à ce message que la télévision nous transmettait à travers le drame des héros des "Filles de Caleb".


Chapitre V: la famille est-elle morte?
Pour répondre à cet immense besoin de liberté et d'autonomie que les Québécois éprouvent, certains créateurs de téléromans prennent le parti de nous montrer des familles dysfonctionnelles. Dans ces familles, chacun est dans son coin, fait passer ses préoccupations, ses propres affaires avant celles de la famille. Le sentiment communautaire disparaît. Le mépris prend la place de l'amour. Tout le monde se déteste mais cette antipathie réciproque devient en quelque sorte le ciment qui maintient ensemble les individus au sein de ces familles. C'est ce que nous montrait l'univers de "La Petite vie".

D'autres auteurs tenteront plutôt de réhabiliter la famille, par étapes, en mettant en scène des histoires de pardon, de réconciliation puis de reconstruction.

Première étape: le pardon
Une première tentative de rapprochement survient avec le personnage de Madeleine, dans la série "Le Retour". C'est une femme farouchement indépendante qui a abandonné ses enfants 23 ans auparavant et qui les retrouve, sans pour autant accepter de faire quelque concession que ce soit à leur endroit. Elle rétablit les liens avec sa famille, à l'exception de Catou qui est restée profondément meurtrie par cet abandon.

À la même époque, la série "Quadra" nous décrivait l'histoire d'un délinquant qui se fait le serviteur de celui qu'il a un jour blessé et handicapé lourdement. On assiste également au retour de Noum, dans "L'Ombre de l'épervier". Dans "La part des anges", le père décédé tente, du haut du ciel, de réconcilier sa famille.


Seconde étape: la réconciliation
C'est la période des couples totalement dépareillés comme celui qu'on retrouve dans la série "Mon meilleur ennemi". C'est aussi la période des couples qui résistent, sans trop savoir pourquoi, à l'éclatement, comme Guy et Sylvie dans "Un gars, une fille". Mais c'est dans la série "Les Deux frères" que nous assistons à la scène de réconciliation la plus marquante, entre deux conjoints qui, par peur de sacrifier leur liberté, refusent l'un et l'autre de s'occuper de leurs enfants qui sont laissés à eux-mêmes. La série pose cette question fondamentale: la liberté peut-elle nous conduire à des excès?

Troisième étape: la reconstruction
La saison 2001 s'est terminée avec la naissance de 11 bébés parmi nos familles préférées du petit écran. Du jamais vu, du moins à ma connaissance. Des jumeaux dans "Bouscotte" et dans "La Petite vie", un nouveau-né dans "Un gars, une fille", un autre dans "Caserne 24", puis finalement quatre enfants qui naissent en même temps dans la série "4 et demi". Désormais, l'enfant n'est plus perçu comme une entrave à la liberté personnelle. Désormais la famille ne fait plus peur.

Les téléromans n'ont jamais été le portrait de ce que nous sommes, mais plutôt des miroirs qui nous renvoient l'image de ce que nous pourrions être, de nos désirs, de nos peurs, de nos fantasmes, de nos utopies. Ils sont de vastes laboratoires sociaux qui nous aident à résoudre certaines questions collectives. Alors qu'au cours des années 1980, nous avons été surtout préoccupés par la conquête de notre individualité, de notre liberté personnelle, l'envie nous est revenue, dans les années 1990, de rire ensemble, de refaire quelque chose collectivement. Une fois franchies les étapes du pardon, de la réconciliation, de la recomposition, une question fondamentale demeurait néanmoins: comment renouer avec la vie collective, comment reconstituer la famille sans pour autant y sacrifier notre vie, renoncer à notre indépendance. C'est à ce défi que se sont attaqués Benoît et Esther, dans la série "Rumeurs", pendant la saison 2005.


Il resterait peut-être une cinquième étape, celle qui amènerait à réinventer la famille productive. Les familles idylliques que l'on voit dans les séries "Le monde de Charlotte" ou "Annie et ses hommes"présentent de petites communautés où chacun voit à ses propres affaires tout en acceptant de se plier aux exigences de la vie en commun. Le père et la mère pourvoient aux besoins de la famille. Les enfants sont aux études. Il semble régner dans ces communautés une sorte de cohabitation pacifique. Mais ne pourrait-on envisager d'aller plus loin et imaginer une famille, désormais unie par des activités communes, où chacun contribuerait au bien-être de tous. Il y a trois ans, la série "Freddy" a amorcé un mouvement dans cette direction. Chaque membre de la famille y assumait sa part de travail dans le restaurant familial.


C'était une belle illustration de ce que permet de réaliser la contribution individuelle de chacun des membres d'une famille à un projet commun. De façon encore plus spectaculaire et plus surprenante, la série "Les Bougon" a mis de l'avant cette idée de la famille productive. C'est une sorte de rappel de la famille traditionnelle dans laquelle tous travaillent, une famille solidaire, une famille unie, heureuse, à laquelle tous les membres sont fiers d'appartenir. Les Bougon serviront-ils de modèle pour la renaissance de la famille québécoise? Voilà une autre histoire à suivre...
Compléments biographiques

Mot de condoléances, Département de communications de l'UQÀM

Liens utiles

René Legris, "Le téléroman, miroir ou simulacre des ruptures entre Église et culture québécoise"

Germain Dulac, La fragilité de la paternité dans la société québécoise : les paradoxes du père nécessaire et du père abject, Revue professionnelle "Défi Jeunesse", vol. VI, no 3, juin 2000

Archives de Radio-Canada

Les archives du site Emissions.ca
Introduction aux ateliers. Extrait sonore de la présentation vidéo de Jean-Pierre Desaulniers.
Durée: 38:56 min.
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Format WAV (12,62 mb)