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Journée de réflexion organisée par le Conseil de la famille et de l'enfance au sujet de son Avis Prendre en compte la diversité des famille
CONFÉRENCE DE CLÔTURE
Un regard sur la famille française et européenne
La famille comme enjeu social et politique
[Résumé]
Claude Martin
Directeur de recherche au CNRS, membre du Centre de recherche sur l'action politique en Europe (Université de Rennes I) et Directeur du Laboratoire d'analyse des politiques sociales et sanitaires (LAPSS)-École nationale de la santé publique. En 1998, il a écrit avec M. Jacques Commaille Les enjeux politiques de la famille, en 2003, La dépendance des personnes âgées. Quelles politiques en Europe? En 2004, il a dirigé un ouvrage collectif intitulé: Que reste-t-il des classes sociales? Et il publiera prochainement Être parent aujourd'hui. Interroger la parentalité.

Au cours des six dernières années, j'ai contribué à un observatoire crée en 1989 par la Commission européenne et qui s'appelait à l'origine l'Observatoire européen des politiques familiales. Mais puisque les politiques familiales, pas plus que les politiques sociales ne relèvent du champ de compétence des organisations européennes, on a donc euphémisé le nom de cet observatoire qui est devenu l'Observatoire européeen de la situation sociale, de la démographie et de la famille. Durant ces six années, j'ai participé aux rencontres de cet observatoire qui réunissaient 15 experts représentant chacun des 15 États membres qui formaient alors l'Union européenne.

La question familiale est une question politique, une question importante pour la construction européenne. Je vais tenter de résumer aujourd'hui la manière dont on perçoit, en Europe, les enjeux familiaux. Les données que je vais vous présenter ne doivent pas être prises pour argent comptant, mais il faut plutôt les comprendre comme la façon dont les institutions européennes — la Commission, le Parlement — et la haute fonction publique européenne conçoivent les problèmes familiaux aujourd'hui. Je vous propose donc une vision en miroir d'un autre espace géopolitique où l'on se préoccupe beaucoup de la manière dont évoluent les comportements privés qui posent de très sérieuses questions pour l'action publique.





Les liens familiaux comme enjeux politiques

Je voudrais dans un premier temps mettre en relief l'histoire séculaire des rapports entre le politique et le familial. Ce que l'on oublie souvent lorsqu'on parle de la famille, c'est qu'elle n'est pas seulement une institution qui se traduit par un univers existentiel, par des rapports sociaux, de proximité, entre générations, entre les genres. La famille c'est aussi depuis longtemps une structure politique. Nous sommes passés au cours de cette histoire par trois grandes étapes.

Au cours de la première étape, la famille était en quelque sorte une métaphore de l'ordre politique. Pour les penseurs de la Restauration en France, la famille était une composante d'un ordre hiérarchique, d'une cosmogonie qui déléguait l'autorité de Dieu au père de famille, qui lui-même la déléguait au Seigneur et au Roi. Cette structure faisait que la famille était une représentation de l'ordre politique.

Avec la Révolution française, avec l'avènement des Lumières et le magnifique voyage que fait
Alexis de Tocqueville dans les années 1830 pour se rendre dans les Amériques et venir dans cet État naissant qu'étaient les États-Unis d'Amérique, la vision de la famille a évolué. Ce qu'observait Tocqueville dans son ouvrage De la démocratie en Amérique, c'était notamment l'incroyable impact qu'avait eu cette démocratisation sur l'organisation des rapports dans la vie privée.

Dans sa comparaison entre la famille aristocratique européenne et la famille démocratique américaine, Tocqueville percevait un changement d'organisation sociopolitique majeur. La famille aristocratique était tout entière centrée sur la délégation de l'autorité et la transmission du patrimoine matériel et immatériel, alors que dans la famille américaine, la verticalité des liens intergénérationnels était remplacée par une sorte d'horizontalité, dans le hic et nunc du moment vécu. Ce changement s'accompagnait également d'une démocratisation des rapports. Tocqueville avait remarqué que les rapports père-fils, dans cette famille démocratique, prenaient une tournure affective impensable dans la famille hiérarchique, pyramidale de l'Ancien régime.

Avec la construction de l'État moderne, nous sommes passés à une étape au cours de laquelle le rapport entre le politique et le familial a changé considérablement de nature. Par exemple, l'image de l'État qui contrôle la vie domestique et la vie familiale illustre bien que le familial est devenu un espace d'incompétence, un espace qu'il faut accompagner, un espace qu'il faut policer, qu'il faut normer. Cet État interventionniste qui pénètre dans l'espace familial, le fait en vertu de cette incompétence que le pouvoir politique redoute. C'est une étape au cours de laquelle l'État a cherché à encadrer les pratiques familiales, en particulier dans les couches dites à problème, dites dangereuses de la population. On peut parler pour cette étape de police des familles, de patriarcalisme d'État.
L'étape qui a suivi, qui concerne tout le XXe siècle et dans laquelle nous sommes encore engagés, correspond à un processus de privatisation de la famille. La famille est devenue un espace qu'il faut préserver de l'intervention des autorités extérieures, un espace dans lequel on revendique un droit à la vie privée. On veut limiter l'espace de l'intervention publique. La médiation est le parfait exemple de cette logique. Le rôle considérable conféré à la médiation atteste que l'on considère désormais que l'autorégulation est le meilleur mode de régulation des difficultés dans la sphère privée.


La famille et la vie privée: des enjeux politiques pour la construction de l'Europe
Cette histoire très schématisée des rapports entre le familial et le politique permet néanmoins d'illustrer le déplacement du rôle que joue le politique dans la régulation de la vie privée et de la vie familiale. Elle nous aide à comprendre de quelle manière les comportements privés, la vie privée sont devenus des enjeux politiques pour la construction européenne.

Comme je l'ai mentionné précédemment, la vie familiale et la vie privée ne relèvent pas de façon immédiate de la compétence des institutions européennes. Celles-ci n'interviennent sur ces questions que par deux vecteurs principaux : la question de l'égalité hommes-femmes, qui elle relève du champ de compétence européenne, et la question de l'emploi, par laquelle les institutions européennes se trouvent à intervenir indirectement sur la vie familiale.

Quatre défis principaux monopolisent l'attention des experts représentant les institutions européennes, défis qui malheureusement sont trop souvent abordés et traités séparément.


Premier défi
Le défi démographique
Le premier de ces défis est la faiblesse du niveau de la démographie et par conséquent de la fécondité. Le niveau de fécondité européen est bas. L'Europe des 25, qui sera bientôt l'Europe des 27 avec l'arrivée de la Bulgarie et de la Roumanie, a un niveau de 1,5 enfant en moyenne par femme. On compare souvent ce niveau de fécondité avec celui des États-Unis d'Amérique proche de deux enfants par femme. Il y a là un déficit de fécondité qui ne laisse pas d'inquiéter les responsables politiques européens. Ce niveau de fécondité déjà faible est affaibli davantage par l'entrée dans le périmètre européen de dix nouveaux pays membres, pays de l'ex-Union soviétique ou des pays de l'Est, qui ont également un très faible taux de fécondité. On estime que dans tous ces pays où le nombre d'enfants par femme est de moins 1,3, la fécondité n'atteint que la moitié du nombre d'enfants désirés par ménage. Les études démontrent que l'écart entre le nombre d'enfants que les ménages ont et ceux qu'ils rêvent d'avoir est du simple au double. Ces pays sont de plusieurs zones de la communauté européenne (CE). On y trouve des pays de l'Europe du Sud, c'est le cas de l'Italie, de l'Espagne et de la Grèce qui affichent tous un taux de fécondité à 1,3 enfant par femme. On y trouve des pays de l'Europe continentale avec l'Allemagne et de l'Autriche. Enfin, c'est aussi le cas de tous les nouveaux pays membres de la Communauté européenne appartenant à l'ancien bloc communiste (République tchèque, République slovaque, Lituanie, Lettonie, Slovénie, Pologne, etc.)

Pour contrer ce déficit de fécondité, les parlementaires européens évoquent de plus en plus la nécessité de développer une politique de l'enfance. Il ne s'agit cependant pas d'une politique strictement nataliste, une politique qui consisterait à compenser financièrement les familles pour les inciter à avoir plus d'enfants. La discussion prend une toute autre tournure. Contrairement aux idées reçues en la matière, le problème de fécondité ne concerne pas que les pays où, par exemple, l'adhésion à une religion ou la pratique religieuse sont les moins répandues. Le véritable dilemme concerne avant tout les femmes : ou bien elles mènent une carrière professionnelle, ou bien elles ont des enfants. Là où ce dilemme existe, la fécondité chute.


Un des arguments-clé de cette nouvelle politique de l'enfance tient à ce qu'on ne peut plus aujourd'hui concevoir nos États-providence à la lumière de ce qu'ils sont aujourd'hui. De plus en plus d'experts défendent l'idée qu'il faut avoir une vision prospective de l'État-providence, car, d'une certaine manière, nous fabriquons aujourd'hui les problèmes de demain. Avoir une politique de l'enfance, c'est donc avoir une politique de prévention. C'est faire en sorte qu'on élève le niveau d'alphabétisation des enfants ou qu'on élimine les problèmes liés à l'analphabétisme. Renforcer l'investissement en matière de scolarisation ou renforcer les services à la petite enfance, c'est une façon d'éviter que, dans 25 ou 30 ans, les enfants d'aujourd'hui deviennent des adultes cassés, brisés, pour lesquels il faudra développer un État-providence curatif, réparateur, coûteux et inefficace. Investir dans l'enfant dès aujourd'hui, c'est s'épargner des problèmes insolubles dans l'Europe de demain.

Deuxième défi
Le vieillissement de la population
Le deuxième défi, lié de très près au premier, est celui du vieillissement de la population européenne. Le vieillissement n'est pas tant le résultat de l'accroissement prodigieux de l'espérance de vie — les Français ajoutent chaque année un trimestre de plus à leur espérance de vie, une année à tous les quatre ans. Il est avant tout lié au faible niveau de fécondité des femmes puisqu'on mesure le taux de vieillissement en rapportant le nombre de personnes âgées de plus de 60 ans à celui des personnes âgées de moins de 15 ou 20 ans. Le vieillissement d'une population n'a rien à voir avec le vieillissement d'un individu. L'âge n'est pas une catégorie naturelle. À titre d'exemple, avoir 85 ans aujourd'hui est peut-être l'équivalent, en termes d'état de santé, d'intégration dans la société, de capacité de choisir et de consommer, d'en avoir 65 il y a un demi-siècle ou 45 il y a un siècle. Il faut se garder d'évaluer les personnes âgées de demain en fonction de ce qu'elles sont aujourd'hui.

Il n'empêche que nous assistons à un vieillissement, tout à fait exponentiel, de la population européenne. Certains pays vieillissent considérablement plus vite que d'autres, par exemple la Suède, l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne ou la Grèce, en fait tous ces pays dont j'ai évoqué plus tôt le très bas niveau de fécondité. En 2010, le nombre des personnes âgées sera deux fois plus élevé que ce qu'il était en 1960. Et ce vieillissement va s'accélérer au cours des prochaines décennies.

Le premier impact du vieillissement est celui qu'il aura sur les régimes de retraite, en particulier sur les systèmes de retraite par répartition. Le déficit de financement s'établit à partir du ratio entre le nombre de cotisants actifs et le nombre de retraités. Mais ce n'est pas là la seule préoccupation des experts européens. Ce qui les préoccupe également est que le nombre de personnes dites très âgées croît encore plus rapidement que le nombre de personnes de 60 ou 65 ans. La tranche des 80 ans et plus est la tranche de la population qui se développe le plus vite. Cette forme de vieillissement a une répercussion directe sur la vie familiale. Ce "quatrième âge" comme nous avons coutume de l'appeler en Europe, c'est l'âge de la demande d'aide, de soutien et de soins quotidiens qui étaient depuis des siècles assumés en grande partie au sein de l'univers domestique. Les épouses s'occupent de leurs maris vieillissants devenus dépendants; les filles, les belles-filles s'occupent de leurs mères, de leurs pères, de leurs beaux-pères, etc.


C'est ce rempart de solidarité, féminime pour l'essentiel, qui constituait l'offre de "care", l'offre de sollicitude pour prendre en charge ces personnes âgées. En "globish"*, on parle de "care deficit". Le "care deficit", c'est le déficit dans l'offre de soins informels en provenance des membres de la parenté. Et ce déficit s'explique par deux raisons. D'abord, par la transformation de la famille, la fragilisation des rapports familiaux, les ruptures et les séquences de recomposition familiales. Ce sont là des signes que nous ne sommes plus dans une configuration simple où chaque individu avait de manière relativement standard dans son univers familial deux paires de parents âgés. Non, nous sommes désormais face à une complexité des liens, des agencements familiaux, qui fait que le nombre de personnes qu'un individu peut avoir à soutenir peut être plus important qu'il ne l'était par le passé. On craint beaucoup que les ruptures conjugales engendrent des ruptures de solidarité intergénérationnelle.

Un deuxième facteur qui promeut ce "care deficit" est le développement de l'activité salariée des femmes, le fait que de plus en plus de femmes aient, dans tous les pays de l'Europe, des carrières longues et continues. Lorsqu'elles étaient liées par le pacte de Monsieur gagne-pain et Madame au foyer, les femmes pouvaient se consacrer à ces tâches de soin, d'aide et de soutien, que ce soit pour la petite enfance ou plus tard pour le grand âge. Aujourd'hui nous avons deux adultes actifs, occupés, à carrière continue. Par conséquent, leur disponibilité diminue. Il y a là une préoccupation pour l'Europe: comment se substituer à ce qui était auparavant une offre de soins gratuite. Sommes-nous capables de faire face à cette fragilisation de la solidarité intergénérationelle, à ce "care deficit"? Voilà la question que pose le vieillissement de la population.


Troisième défi
L'égalité hommes-femmes
En matière d'égalité hommes-femmes, il y a eu d'une part conquête et d'autre part retard. La conquête s'est faite sur le terrain de ce que nous appelons en globish l''equal opportunity", c'est-à-dire l'égalité des opportunités des hommes et des femmes sur le marché du travail. L'Europe a joué un rôle très tôt dans cette question par ses politiques publiques. Dès le traité de Rome de 1957, il était précisé dans un article qu'il fallait garantir le salaire égal des femmes et des hommes, à compétences égales, à formations égales. Le principe de l'égalité salariale est déjà très ancien, mais nous sommes pourtant loin de l'avoir actualisé. Un peu plus tard, au cours des années 1980, nous avons eu l''equal opportunity", l'égalité des chances des hommes et des femmes en matière de travail. À partir de ce moment, il y a eu, à certains égards, une progression beaucoup plus significative.

Puis, nous passons ensuite à une autre thématique, celle de la conciliation. Au milieu des années 1990, les pays scandinaves ont intégré l'Union européenne. Ces pays étaient porteurs de cet enjeu de l'égalité hommes-femmes. Leur intégration a joué un rôle très puissant dans la promotion de cette thématique. L'égalité hommes-femmes posait donc la question de la conciliation famille-travail, question qui se posait avant tout aux femmes. Parler de la conciliation en France, c'est parler de la conciliation pour les femmes, de la difficulté à concilier une activité salariée avec des responsabilités familiales. C'est une thématique qui est "genrée", de genre féminin. On ne parle pas de conciliation famille-travail pour les hommes. Il va de soit que les hommes restent des "bread-winners", des gagne-pain. Ils sont sur le marché du travail et n'ont pas de problème de conciliation. Ce n'est que depuis très peu de temps qu'on commence à focaliser sur un autre objectif d'action publique, qu'on désigne, en globish, comme la "work-life balance". Ce qui est nouveau, c'est que cet objectif concerne autant les hommes que les femmes. Les sociétés contemporaines font face à un problème nouveau. Elles doivent trouver un équilibre dans l'implication des hommes et des femmes dans différentes sphères de leur existence, celle du travail, mais aussi celle du temps conjugal, du temps pour les enfants, du temps pour les amis, etc.

Si l'on jette un coup d'oeil à la participation au marché du travail selon les genres dans l'Europe des 15, on observe que ce sont trois pays scandinaves (Suède, Danemark et Finlande) qui se sont le plus approchés de l'égalité souhaitée entre les hommes et les femmes à ce chapitre. L'écart entre le niveau de travail chez les hommes et les femmes est de 4% pour la Suède et la Finlande, et de 9% pour le Danemark. Les autres pays sont pour la plupart des pays où les femmes sont tout de même très actives avec un écart oscillant autour des 10%. L'Irlande, la Grèce, l'Italie, la Belgique et le Luxembourg affichent des écarts entre le niveau de participation des femmes et des hommes beaucoup plus substantiels, supérieurs à 20%. L'inégalité se mesure également en termes de taux de chômage. Dans certains pays, l'écart entre le niveau de chômage chez les hommes et les femmes s'élève jusqu'à huit points. On évalue également cet écart par la répartition du niveau de travail à temps partiel comme mode de conciliation entre vie professionnelle et vie familiale. Les Pays-Bas ont fait du temps partiel un modèle quasi-national. 15% des hommes y travaillent à temps partiel et 60% des femmes. À travers les statistiques sur le travail à temps partiel, on constate que les inégalités sont encore bien réelles puisque dans la plupart des pays, ce type de travail concerne en grande majorité des femmes.

Dans l'Europe des 25, 14 pays sont des pays où domine le modèle des couples dits bi-actifs, c'est-à-dire que les ménages y sont composés d'un homme et d'une femme travaillant à temps plein. Un deuxième groupe composé de la Grèce, de l'Espagne, de l'Italie et de Malte s'inscrit dans la logique de l'homme gagne-pain et de la femme au foyer. En troisième lieu, nous avons certains pays où l'homme est le principal gagne-pain et où la femme contribue au revenu du ménage par un salaire d'appoint avec le travail à temps partiel.

Le partage du travail domestique et de l'offre de soins
L'égalité hommes-femmes a avancé beaucoup moins rapidement sur un autre plan que celui du travail. Il ne s'agit pas tant de masculinisation de la trajectoire féminine par l'accès au travail que de féminisation des trajectoires masculines par l'intégration et le partage du travail domestique et l'offre de soins. Les enquêtes d'emploi du temps nous montrent que, même dans les pays scandinaves, les femmes continuent d'assumer la majeure partie de ce travail domestique et de soins. Bien que l'écart varie négativement entre l'Europe du Nord et l'Europe du Sud, dans tous les pays, le travail domestique et l'offre de soins demeurent des activités principalement féminines. Il y a là un enjeu que l'Europe se pose et qui est lié à ce problème de "care deficit" que j'ai évoqué précédemment. La difficulté à résoudre est non seulement de parvenir à égaliser les conditions d'accès au travail des hommes et des femmes, mais d'égaliser par un meilleur partage les responsabilités domestiques et l'offre de soins. Est-ce que les hommes des nouvelles générations vont pouvoir s'impliquer davantage dans ces sphères de la vie domestique? Ce semble être le cas chez ceux qu'on appelle les "nouveaux pères", dont l'implication dans l'éducation de leurs enfants, y compris des très jeunes enfants, est très substantiellement supérieure à l'implication de leur propres pères. Il y a sur ce plan une progression du travail parental assumé par les hommes mais, pour le reste, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir.

Certains pays, c'est le cas notamment des pays scandinaves, ont opté pour une politique offensive, incitative. En Islande, en Suède, au Danemark, on a créé des dispositifs de congés parentaux qui ne peuvent être utilisés que par les femmes. L'Islande a adopté des dispositifs par lesquels on octroie aux parents neuf mois de congé parental — qui peut être prolongé au-delà de ces 9 mois — pendant lesquels est versé 80% du dernier salaire. Il faut absolument que trois des neufs mois du congé soit pris par la mère, trois par le père et les trois derniers mois au libre arbitre du couple. Si l'homme ne prend pas ces trois mois, il les perd tout simplement. Ce congé peut être pris à temps plein ou à temps partiel. Les Islandais ont donc un incitatif très fort à prendre ce congé parental.

En France, par comparaison, on ne donne qu'un forfait équivalent à 65% du salaire minimum ce qui rend le congé parental très peu attractif. Ce sont, en très vaste majorité, les femmes qui prennent les congés parentaux. Celles-ci sont souvent mal positionnées sur le marché du travail (emplois à durée déterminée, emplois précaires). Pour elles, il vaut mieux, dans bien des cas accepter ce forfait de 65% du salaire minimum à la naissance de l'enfant, tout en restant chez elles, que de travailler au salaire minimum, avec ce que cela suppose de dépenses (frais de déplacement, frais de garde, etc.) et de complications. Ce ne sont pas les femmes qui font carrière qui utilisent le congé parental en France. Ces dernières vont préférer déléguer le soin de leur enfant à d'autres femmes qu'elles emploieront à leur domicile avec l'aide des pouvoirs publics jusqu'à ce que l'école prennent le relais, ce qui en France, survient très tôt puisque la presque totalité des enfants sont scolarisés dès l'âge de trois ans. Et l'horaire de l'école maternelle, dès l'âge de 3 ans, est de 8 h à 17 h. En Bretagne, 60% des enfants qui n'ont pas encore trois ans sont déjà à l'école maternelle. Il s'agit là d'une implication extrêmement forte des pouvoirs publics sous le volet non pas d'une politique familiale mais d'une politique éducative.

Voilà donc des exemples illustrant la volonté de modifier le comportement des pères, de "féminiser" leur propre trajectoire, si l'on peut dire, de se penser autrement qu'en tant que travailleurs actifs, pourvoyeurs de revenus, impliqués sur le marché du travail.


Quatrième défi
Le choix du modèle économique
Le quatrième défi dont on entend parler sur le plan européen est celui du modèle économique. Cette question est au coeur des débats actuels entourant la signature du traité constitutionnel européen et du modèle libéral dont il serait porteur.

La flexibilité est l'expression-clé du nouveau modèle économique européen. Une flexibilité qui prend plusieurs formes. Tout d'abord celle de la flexibilité des statuts, au sens où le contrat de travail à durée indéterminée n'est plus le seul qui soit envisagé. La montée en puissance du contrat de travail à durée déterminé, du travail temporaire, du travail à temps partiel non choisi, les contrats arrimés à la protection sociale, ce qu'on appelle d'une façon presque choquante, les contrats d"avenir" — qui sont bien entendus des contrats sans avenir puisqu'ils remplacent les contrats d'emploi-solidarité — sont des signes de la flexibilisation des statuts. Certains diront qu'il s'agit là d'une dégradation des garanties statutaires fournies par le droit et les statuts du travail.

La flexibilité, c'est également la question de la flexibilisation des conditions du travail. Et c'est peut-être cette forme-là qui pose le plus de problèmes. La montée en puissance des horaires atypiques, du travail où les tâches sont morcelées comme c'est le cas dans le secteur de la grande distribution, où les travailleurs sont appelés à découvrir leur horaire de travail et leur affectation d'une semaine sur l'autre, voire même, au jour le jour, pose évidemment des problèmes de compatibilité avec la vie familiale qui sont à proprement parler insolubles. La grande difficulté de l'horaire atypique n'est pas tant qu'il soit atypique. Dans certains domaines, le travail atypique est la norme. Le problème tient à la prévisibilité. Quand vous avez des responsabilités de soins, la responsabilité d'enfants ou de personnes âgées, travailler de façon atypique revient à ne pas pouvoir vous organiser. C'est une charge mentale qui brise votre vie quotidienne et qui vous rend d'ailleurs inapte dans votre travail car vous êtes aux prises avec des préoccupations incessantes. Pendant que vous êtes en train d'arranger les rayons d'un supermarché, vous vous demandez sans cesse: "Que font mes enfants à l'heure qu'il est? Je les ai laissés à 4 heures et demie du matin. Est-ce que le plus grand va réveiller sa petite soeur? Est-ce qu'ils vont prendre le petit déjeuner?" Il y a là donc des problèmes d'un type nouveau qui vont en augmentant.


Conciliation et modèles conjugaux
Je voudrais évoquer ici des modèles que véhicule l'action publique au plan européen en termes de politiques de "care", de politiques de sollicitude, de politiques de prise en charge de la petite enfance, des personnes âgées ou des personnes dépendantes. Les modèles que je vous présenterai ne sont pas nécessairement des modèles très récents, certains sont même assez anciens et concernent avant tout la petite enfance.

Le premier modèle que l'on peut défendre, parmi les législations européennes, est celui du salaire maternel. Ce modèle du salaire maternel est une vieille histoire pour nous en France puisque nous avons créé cette modalité de salaire unique dès 1955. On avait imaginé à cette époque qu'il fallait compenser, par une rémunération forfaitaire, le travail domestique de nos mères. Une alternative à ce modèle, c'est de concevoir le mariage comme une espèce de contrat de travail. La question du contrat de travail des femmes à la maison pourrait être celle du contrat de mariage. L'homme s'achète les services domestiques de la femme qu'il épouse. Bien que cela puisse paraître choquant, ce n'est pas pour autant tout à fait incongru puisqu'au moment des ruptures, lorsque vient le moment d'évaluer une prestation compensatoire, une femme peut invoquer pour sa cause le fait qu'elle ait arrêté de travailler à la naissance du premier enfant et qu'elle se soit consacrée à la vie de famille pendant X années. Elle est en droit de dire à son mari: "Nous divorçons. Voici la facture.» Si sa femme n'avait pas pris soin de toutes les tâches domestiques, il lui aurait fallu acheter les services de quelqu'un qui s'occupât de la chaîne du linge, des achats, de la nourriture, des enfants. Il lui en aurait coûté une fortune en coûts de remplacement de ce travail gratuit. Ce sont des éléments de discussion qui deviennent très concrets au moment d'un divorce et qui montrent qu'un contrat de mariage peut également être considéré, dans un certain nombre de cas, comme un contrat de travail.

Le deuxième modèle est celui que j'ai évoqué précédemment lorsque je parlais du modèle conjugal où l'homme est le principal gagne-pain et la femme apporte une contribution au revenu par un travail salarié à temps partiel. Ce modèle, très répandu aux Pays-Bas, suppose une conciliation homme-femme qui laisse la possibilité aux femmes d'avoir un temps de travail effectif en plus d'un espace réservé à l'offre de soins.

Le troisième modèle est celui des deux pourvoyeurs de revenus. Une politique publique qui se base sur un tel modèle abordera la question de la conciliation famille-travail essentiellement du point de vue des femmes.


Le quatrième modèle, qui est une véritable alternative que commencent véritablement à promouvoir les institutions européennes sous l'impulsion des pays scandinaves, est celui du couple moitié-carers, moitié-pourvoyeurs. Selon ce modèle, il faut que le partage se fasse autant sur le plan du travail salarié que sur le plan du travail domestique et de l'offre de soins. Les hommes et les femmes doivent consacrer une partie respective de leur existence à ces deux dimensions.

Pour terminer, je voudrais indiquer que ces défis suscitent des discussions très importantes sur les plans public, médiatique, politique et savant. Les acteurs qui contribuent à ces débats sont, comme ici au Québec, de nature très diverse : partenaires du gouvernement, experts et médias, qui jouent un rôle de plus en plus prépondérant. Nous sommes à un moment très intéressant de l'histoire sociale où s'affrontent plusieurs modèles d'interprétation des changements familiaux auxquels sont confrontés tous les États-providence. Il n'y a pas nécessairement de discontinuité entre ces trois modèles d'analyse que l'on trouve dans la sphère savante, dans la sphère politique ou dans la sphère médiatique.

Le premier de ces trois modèles nous indique que ce qu'il faut promouvoir, c'est l'individualisation, la reconnaissance des droits des individus, le processus de démocratisation qui fait en sorte que chacun puisse écrire sa propre histoire, opérer ses propres choix, contribuer au destin collectif. L'individualisation positive, la démocratisation, nous amène à nous émanciper des normes et des prescriptions sociales qui nous assignaient des rôles parce que nous étions de tel milieu social, parce que nous étions de tel genre, parce que nous étions de telle génération. Cette identité prescrite, normée, n'est plus recevable. Nous ne voulons plus être enfermés dans ce que la tradition véhicule comme images du rôle du père, de la mère, de l'enfant, etc. Nous souhaitons être des individus individualisés et reconnus comme tels.

Un second modèle, qui coexiste avec le premier, défend l'idée que la famille que nous connaissons est une famille qui a renforcé la dimension contractuelle aux dépens de la dimension institutionnelle. Nous n'avons plus besoin du mariage pour faire famille. Nous n'avons plus besoin d'une personne enrubannée qui représente l'institution pour nous dire nos devoirs et nos obligations pour faire famille ou pour faire couple. Nous nous mettons nous-mêmes d'accord sur ce qui nous convient. Cette logique a promu la désinstitutionnalisation. Mais il y a cependant aujourd'hui des courants d'opinion qui disent: À force d'être trop libéraux, de faire de ces liens des liens contractuels dans l'entre-soi, dans le dialogue entre deux individus ou quelques-uns, nous n’avons plus de socle de valeurs partagées sur lequel asseoir des normes communes qui nous permettent de faire société. Nous ne faisons plus de société car nous n'avons plus, entre autres choses, de valeurs partagées en ce qui concerne la vie privée. Et, en général, ceux qui pensent ainsi pensent aussi que la famille est une des cellules élémentaires de la vie en société, que c'est la première des instances d'un ordre collectif et d'un ordre politique. Si nous faisons disparaître cette structure, si nous acceptons qu'il n'y ait plus, entre l'individu et l'État, aucun intermédiaire, alors nous avons un problème très sérieux. Les tenants de cette approche soutiennent donc qu'il faut répondre à ces demandes d'institution, à ces demandes de reconnaissance publique. En Europe, cela s'est traduit par le pacte civil de solidarité (PACS). Ici, au Québec, cela s'est traduit, entre autres, par la loi permettant l'adoption par les couples homosexuels, loi encore irrecevable en France à l'heure actuelle. Dans les deux cas, il s'agissait d'une demande d'institution, d'une demande de reconnaissance publique.

Le troisième modèle aborde la question des transformations de la famille sous l'angle des inégalités. Selon les tenants de ce modèle, l'idée de l'émancipation de l'individu, la reconnaissance de ses droits propres, est vertueuse jusqu'à un certain point car nous ne sommes pas tous égaux face à ce processus. Le meilleur exemple de ceci peut nous être fourni par les trajectoires des mères vivant en situation monoparentale dont on voit bien qu'elles ne paient pas le même prix que tout le monde, surtout si elles viennent d'un milieu très modeste. Si le divorce est une forme de conquête en même temps qu'il peut être un problème, il y a néanmoins un prix à payer, et ce prix est très inégalement réparti selon les classes sociales, les milieux de vie socio-économiques, les genres et les trajectoires. Il y a donc une réponse qui doit être une réponse à ces inégalités. Il me semble que ce troisième courant devrait inspirer beaucoup de nos politiques publiques, car il ne faut pas concevoir ces politiques sans tenir compte de l'accroissement des inégalités qui sont, en Europe comme ici, je le suppose, extrêmement saisissantes. Il y a des clivages sociaux qui se sont renforcés au cours des dernières décennies.

Je pense que lorsqu'on réfléchit aux rapports entre politiques publiques et famille, il faut en premier lieu abandonner l'idée que la famille est la source des problèmes. La famille est le réceptacle dans lequel se manifestent des problèmes qui nous viennent des transformations sociales. Je suis de ceux qui pensent qu'il faut s'insurger contre cette idée véhiculée en France, lors de la dernière campagne présidentielle, que la montée de la délinquance et de la violence pourrait avoir comme source la famille. La famille n'est que le lieu dans lequel se manifestent ces problèmes.

En deuxième lieu, il faudrait que nos politiques publiques s'intéressent à la condition des familles, à la condition parentale, au mode de vie des parents et des familles. Beaucoup de ménages aujourd'hui trouvent la paix conjugale dans le fait de ne jamais se voir. Les horaires atypiques sont une solution conjugale pour un certain nombre de ménages. Quand un des parents travaille, l'autre s'occupe des enfants et à force de ne pas se voir, les conflits disparaissent et la vie familiale n'est pas enviable. Un des grands défis liés à la transformation économique des pays dans lesquels nous vivons, est de rendre compatible, dans la vie quotidienne, le temps pour faire famille, le temps pour être parent, le temps pour avoir des relations conjugales avec le temps du travail.






Note
* Nous avons capitulé en Europe dans la lutte contre les anglicismes. Le "globish" qui a complètement remplacé toutes les autres langues, est une sorte d'anglais que l'on peut parler en étant suédois, allemand, italien ou français. Je m'excuse auprès du public québécois de ponctuer mon discours de globish, mais je ne fais que refléter la réalité de la langue en Europe. (retour au texte)
Compléments biographiques

Biographie sur le site de l'Observatoire suisse de la Santé

Centre de recherche sur l'action politique en Europe (Université de Rennes I)

Fiche de l'Association française de science politique

Liens utiles

Observatoire européeen de la situation sociale, de la démographie et de la famille

Tocqueville et la famille (document PDF)

Naître sous l'Ancien Régime (Histoire et géographie sur le Web)

L'évolution de la fécondité en Europe (D. Devolder, Univ. Barcelone)

Réponse de l'Europe au vieillissement de la population (SCADPlus-Europa)

L'Europe de l'égalité des chances hommes-femmes (Info-Europe.fr)

Institut national d'études démographiques

"La parentalité en questions, perspectives sociologiques : rapport pour le Haut conseil de la population et de la famille" (la Documentation Française.fr)
Conférence de Claude Martin: "Un regard sur la famille française et européenne"
Durée: 1:07 min.
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