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| EXISTE-T-IL DES CRITÈRES DE CHOIX ENTRE MÉDECINE MODERNE ET MÉDECINE COMPLÉMENTAIRE ? |
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| L'OMS, la dimension culturelle de la santé et les droits de l'homme |
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Claudine Brelet Docteur en sciences sociales, ancien membre du personnel de l'OMS, lauréate de l'Académie française, Paris
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Au cours des quelque dix années pendant lesquelles j'ai travaillé à l'OMS, j'ai eu la chance d'y rencontrer certains de ses pères-fondateurs qui y oeuvraient encore. Ainsi, il m'a été donné de comprendre combien était important, quoique non clairement formulé, le lien – évident et implicite – entre la définition universelle de la santé humaine mentionnée dans le Préambule de sa Constitution et la Déclaration universelle des Droits humains, toutes deux offertes à la réflexion de l'humanité contemporaine dans le but d'un développement durable, soutenable et respectueux de valeurs éthiques universelles et donc de la diversité culturelle.
Toutefois, il me semble important souligner ici que l'expression « droits de l'homme » mériterait d'être modifiée afin de rester en conformité avec l'esprit et le contenu de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme qui prône l'égalité des sexes et non la discrimination sexuelle. Aujourd'hui, il serait plus logique d'utiliser l'expression « droits humains » en français, à l'instar de l'expression anglaise human rights, ou espagnole, derechos humanos, etc.
Bien qu'amorçant un tournant extrêmement important, voire révolutionnaire, dans la médecine classique moderne, l'inclusion du droit à la santé énoncé dans le Préambule de la Constitution de l'OMS n'a rencontré aucune objection lorsque cette Constitution est entrée en vigueur en 1948. Ce droit, ressenti comme une évidence naturelle, l'est toujours et il a contribué de manière très importante à l'évolution de la médecine, en élargissant son action de celle d'une science clinique à celle d'une science politique de la santé.
Un sujet tel que « l'OMS et les droits de l'homme »… (les droits humains !) constitue donc une source de réflexion très intéressante à tous points de vue. Il permet notamment de comprendre que le nouveau paradigme, suivant lequel l'ONU fut créée à l'instar d'un système organique fonctionnel, en fit le vecteur implicite d'un projet de civilisation. Ce vecteur entraîna des évolutions culturelles, sociales et scientifiques partout dans le monde depuis la fin de la Seconde Guerre, depuis 1945 – année de la création effective de l'ONU lors de la Conférence de San Francisco.
Un peu d'histoire
Tout d'abord, évoquons quelques pages cruciales, bien que maintenant plus ou moins oubliées, du siècle passé. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis ont mobilisé leurs meilleurs chercheurs afin d'assurer la suprématie technique qui permettrait aux Alliés d'écraser les puissances de l'Axe, et afin que les Nations Unies puissent « gagner la guerre et construire la paix », selon l'expression de Roosevelt après avoir signé avec Churchill la Charte de l'Atlantique en août 1941. De science « pure » et encore très théorique, les concepts développés par le nouvel esprit scientifique trouvèrent certaines de leurs premières applications pratiques aussi bien dans les sciences exactes que dans les sciences humaines.
Il convient peut-être de rappeler très brièvement ici les piliers conceptuels qui ont présidé à ce nouveau paradigme, résultant du « nouvel esprit scientifique » pour reprendre l'expression forgée par Gaston Bachelard[1]. L'émergence du nouveau paradigme se situe historiquement en 1905, avec la théorie de la relativité d'Einstein. Mais ses prémisses se trouvaient déjà dans la « théorie des ensembles » de Georg Cantor vers 1875-1879 et dans la recherche conduite par Claude Bernard qui, identifiant vers 1890 ce qu'il nomma le « milieu interne », ouvrit la voie à l'étude des processus régulateurs (de la température du corps, du sucre, etc.) que, vers 1914-1918, Walter Cannon désigna du terme d'« homéostasies ».
Cette nouvelle manière de concevoir le monde, comparable à un ensemble de processus dynamiques, interdépendants, interactifs et co-évolutifs, s'est étoffée avec les travaux du trio Becquerel, Pierre et Marie Curie sur la radioactivité (1895 et 1920-1930); ceux de Freud et sa Science des rêves qui nous éclaira sur la constitution de nos personnalités (1900) ; puis ceux d'Einstein qui, avec sa théorie de la relativité (1905), pulvérisa les vieilles conceptions mécanistes et la vision linéaire du temps que l'Occident s'était donné sous l'image d'une courbe ascendante dont la civilisation européenne issue de la Renaissance aurait occupé le sommet. A ces travaux il convient d'ajouter ceux de Vernadsky et Teilhard de Chardin à qui l'on doit la théorie de la biosphère selon laquelle l'homme et l'environnement sont interactifs et donc en co-évolution permanente (1926), ceux de Korzybski, ce mathématicien polonais qui créa la sémantique générale (1920-1930) et, enfin, ceux de Malinowski.
Cet anthropologue d'origine polonaise, en élaborant sa théorie scientifique de la culture, débarrassa, d'une part, les sciences dites sociales de leurs relents idéologiques et, d'autre part, dépoussiéra l'anthropologie de son « bric-à-brac d'antiquaire où voisineraient l'érudition ethnographique, le calibrage et l'inventaire des ossements, et une brassée de trouvailles à sensation sur nos ancêtres pré-humains » pour en faire une discipline scientifique à part entière, à la fois théorique et pratique (1924-1930), car « une vraie science, qu'elle soit de la Nature ou de l'Homme, doit porter ses fruits à la fois du point de vue théorique et pratique ».
Certes, de même qu'une hirondelle ne fait pas le printemps, une nouvelle manière de concevoir et d'expliquer le monde, un nouveau paradigme, ne suffisent pas à eux seuls pour bâtir une nouvelle civilisation. Un changement culturel en profondeur ne devient possible que lorsque les humains prennent conscience du fait que leur survie même dépend de leur capacité à accepter le changement, puis à évoluer. Le système onusien a été conceptualisé dès 1941-1942 afin de pacifier un monde dévasté et de donner un nouvel élan à une humanité brisée par une guerre d'une ampleur encore jamais vue.
Depuis, depuis maintenant bientôt soixante ans, l'ONU a constitué un formidable lieu de rencontre entre deux manières de penser, deux types de civilisation fondés chacun sur une manière très différente de concevoir le monde et la place que l'être humain y occupe :
— d'une part, la Modernité colonisatrice qui, née avec les Grandes Découvertes à la fin du Moyen Age et fondée sur la logique élémentaliste (« aristotélicienne »), traite de la différence en termes d'affrontement et d'élimination et considère que « l'homme est comme maître et possesseur de la nature » (Descartes, sous-entendant ici l'Homme Blanc) ;
— d'autre part, une civilisation fondée sur les Droits humains et sur le nouveau paradigme ne cherche plus à réduire le monde et la vie suivant des modèles préétablis et immuables, mais à en respecter toute la complexité dynamique.
L'ONU, vecteur implicite de cette nouvelle civilisation, a permis de tisser la trame d'un dialogue pacificateur et de permettre, certes progressivement, à tous ses Etats-Membres (aujourd'hui la quasi-totalité des pays) de concevoir puis d'admettre que l'homme est consubstantiel à la nature, que l'être humain fait partie de la nature elle-même au lieu d'être séparé d'elle et donc de refuser ainsi non seulement l'utilisation inconsidérée des ressources naturelles de notre petite planète, mais encore de l'instrumentalisation des peuples dits « naturels »…
Kant pensait que la difficulté en morale est de référer une conduite humaine, nécessairement individuelle, à une valeur universelle. C'est cette difficulté que la Déclaration universelle des Droits de l'Homme veut résoudre en offrant des valeurs normatives effectivement universelles. Le rapport d'un sujet à l'universel constitue une démarche où il faut s'efforcer de dépasser les contingences, les aléas de la vie personnelle et les limites de son individualité, au contraire de cet aboutissement ultime et abject de l'individualisme prôné par la Modernité qu'a constitué le nazisme désigné par le Dr Georges Canguilhem comme une « contre-philosophie », car, souligna-t-il, « le principe de cette systématisation, improvisée aux fins de conditionnement collectif, consistait dans la haine et le refus absolu de l'universel »… C'est pourquoi lui ont été opposés les principes de la Charte de l'ONU qui, depuis 1945, demeure « la conscience vigilante de la Communauté internationale », selon l'expression de Jean-Pierre Cot et Alain Pellet[2].
Genèse anthropologique de l'ONU et de l'OMS
Bien qu'oublié aujourd'hui, le rôle de la théorie scientifique de la culture conçue par Malinowski a été capital. Cette théorie très novatrice avant la Seconde Guerre visait à « établir un équilibre entre sciences exactes et sciences sociales »[3]. Très écoutée par les experts chargés de concevoir le système onusien, elle fut d'autant mieux accueillie par les Alliés en 1941 que « la plupart des anthropologues modernes s'accordaient à dire que la guerre n'est ni une activité très ancienne, ni une nécessité biologique ». Rappelons ici que c'est en 1941 que Churchill et Roosevelt marquèrent le coup d'envoi des Nations Unies en signant la Charte de l'Atlantique, mais aussi que ce fut cette même année où les nazis commencèrent à construire le Mur de l'Atlantique qui, du nord de la Norvège au golfe de Gascogne, devait isoler l'Europe continentale de ses Alliés.
La théorie scientifique de la culture conçue par Malinowski se fonde sur la dynamique des besoins universaux, tangibles et non tangibles, caractérisant l'être humain. Le principe majeur consistait à ce que l'ONU permette de réorganiser le monde d'après-guerre de manière équitable afin de permettre à la communauté internationale de choisir entre les trois alternatives dont, selon Malinowski, désormais dépendrait l'avenir. Il s'agissait donc que l'ONU permette d'éviter ou bien un totalitarisme quasi universel, ou bien « un entraînement complet et déterminé des gens à la guerre, corps et âme », mais trace pour l'humanité dans sa totalité une « troisième voie, celle qui conduit à un monde démocratique libre, à une Organisation de Nations Unies déterminées à préserver une paix durable »[4].
C'est donc sur ces bases éthiques et conceptuelles que l'ONU fut créée, ses pères-fondateurs préférant la force de la persuasion issue d'un dialogue ouvert et intelligent à un pouvoir exécutif détenteur d'une force armée permanente qui risquerait de devenir manipulée par quelque pouvoir occulte. A défaut d'un pouvoir exécutif, il fut convenu que la nouvelle organisation internationale succédant à la SDN « offrirait par-dessus tout l'indispensable équivalent moral, économique et politique de la guerre grâce à des mécanismes législatifs basés sur la délibération et la discussion libres qui pourraient permettre des changements dans la paix parce qu'ils sont basés sur des accords volontaires »[5].
Ainsi, depuis le 26 juin 1945, lorsque les représentants de 51 Etats signèrent la Charte de l'ONU, l'Assemblée Générale de l'ONU n'a cessé de remplir cette fonction et servi de courroie de transmission entre les activités des différentes agences et programmes spécialisés du système onusien. Ce forum où prennent place discussions, délibérations et, parfois, harangues des ténors politiques du moment, permet aux uns et aux autres de mieux se connaître et de prendre conscience que notre espèce est « devenue un tout intégralement indépendant »[6]. A la suite de René Cassin, Marc Agi observait fort justement que
« La naissance des Nations Unies, comprise à l'origine comme une véritable union définitive pour la paix, a soulevé les mêmes espérances que s'il se fut agi d'une sorte de religion laïque universelle dont la future Charte des droits de l'homme devait représenter en quelque sorte les nouvelles Tables de la Loi ».
Rappelons ici, puisque nous sommes en Algérie, qu'avant de devenir Membre de l'Assemblée consultative d'Alger en 1944, René Cassin rejoignit le Général de Gaulle à Londres dès 1941 où il fut le Conseiller juridique de la France et le principal auteur de la Déclaration universelle des droits de l'Homme adoptée par l'Assemblée générale de l'ONU en 1948. L'un des fondateurs de l'UNESCO, puis Président de la Commission de l'ONU pour les droits de l'Homme (1954-1956), René Cassin devint ensuite membre de la Cour européenne des droits de l'Homme (1959) qu'il présida en 1965-1968, année où il reçut le prix Nobel de la paix.
Mais revenons en 19945, année de la naissance officielle de l'ONU. C'est alors que, pour la première fois dans son histoire, l'humanité se donna une « charte », c'est-à-dire un document proposant un système de valeurs normatives communes, des valeurs éthiques universelles. L'ONU et ses agences spécialisées furent chargées d'en devenir les vecteurs en permettant, suivant la définition donnée par Malinowski, de
« trouver les moyens de mettre en place le nouvel ensemble de connaissances, de croyances ou de principes, et d'établir un système de normes sur la base desquelles les individus peuvent coopérer ». Ainsi, depuis un demi-siècle; cet « ensemble extrêmement décentralisé d'organisations mondiales »[7]
qu'est le système onusien dont l'OMS fait partie a permis de mettre en place dans la communauté internationale :
— l'ensemble des connaissances générées par le nouvel esprit scientifique, et de l'améliorer sans cesse grâce à la synergie lancée par son approche interdisciplinaire, intersectorielle et multiculturelle ;
— un nouveau système normatif destiné à faciliter la communication et la coopération entre les nations grâce à la standardisation des mesures, ainsi qu'à l'harmonisation des lois et à l'établissement d'une terminologie commune ;
— le nouvel ensemble de valeurs ou principes éthiques véhiculés par la Déclaration universelle des Droits de l'Homme.
L'ONU est un système fondé sur les besoins essentiels. L'idée que le bien-être humain dépende en priorité des solutions apportées aux problèmes quotidiens qu'une population doit résoudre pour assurer sa qualité de vie, voire sa survie, est directement issue de la théorie scientifique de la culture développée par Malinowski à partir de sa théorie des besoins élémentaires, essentiels, qu'il a résumée ainsi :
« Le déterminisme biologique impose à la conduite humaine certaines séquences infrangibles, qui doivent entrer dans toute culture, qu'elle soit primitive ou perfectionnée, simple ou complexe ».
Apporter des réponses durables aux besoins essentiels constitue le moyen d'« instaurer de meilleures conditions de vie » partout dans le monde, l'un des buts annoncés dans le Préambule de la Charte de l'ONU (alinéa 4). Dès sa création, le système onusien fut organisé suivant un modèle correspondant d'une part à la théorie de Malinowski et, d'autre part, aux priorités que la Seconde Guerre avait générées dans le monde. Ainsi, dès de sa création, l'organigramme de l'ONU correspondait à ces déterminants universels que sont les besoins essentiels – tangibles et intangibles – c'est-à-dire à des priorités auxquelles les États devaient et doivent toujours faire face en mettant l'être humain au centre du développement (nouveau paradigme) au lieu de concentrer leurs efforts sur le seul progrès technico-économique :
| MALINOWSKI | ONU |
| Besoins élémentaires | Réponses culturelles | Agences spécialisées |
| Métabolisme | Subsistance | FAO |
| Reproduction | Parenté | OMS, UNICEF |
| Bien-être corporel | Abri | UNCHS (1976) |
| Sécurité | Protection | OMS |
| Mouvement | Activités | BIT/OIT ; UNESCO |
| Croissance | Education et activités sanitaires | OMS, UNESCO |
La FAO est la première institution spécialisée de l'ONU qui fut créée, le 16 octobre 1945, soit cinq jours avant l'entrée en vigueur de l'ONU (le 21 octobre), afin de réorganiser de toute urgence une production alimentaire suffisante pour répondre aux besoins de la population mondiale affamée par les années de guerre et d'occupation armée.
En 1945, les délégations des États participant à la Conférence de San Francisco adoptèrent à l'unanimité une proposition du Brésil et de la Chine réclamant une Conférence générale destinée à préparer la création d'une organisation internationale unique de la santé, prévue dès 1944. En mars 1946, à Paris, la Commission chargée d'organiser une réunion préparatoire se montra favorable à « une représentation aussi universelle que possible au sein de la Conférence » qui devait présider à la création de la future OMS en juin 1946, lors de la Conférence internationale sur la santé tenue à New York où se trouve le Siège de l'ONU. La Constitution de l'OMS y fut adoptée quelques jours plus tard, en juillet 1946, par 61 États (la quasi-totalité des États existant alors dans le monde). Toutefois, elle n'entra en vigueur qu'après sa ratification par 26 États membres, le 7 avril 1948. C'est pourquoi, depuis 1948, la communauté internationale commémore cet événement chaque année le 7 avril, devenu la Journée Mondiale de la Santé.
Selon les paroles historiques de Charles de Gaulle, la victoire des Alliés sur la bestialité nazie fut « une victoire de la volonté sur la fatalité ». La création de l'OMS allait apporter une victoire supplémentaire de la volonté sur la fatalité. En effet, en devenant membres de l'OMS, les Etats s'engagent à orienter leur médecine vers la santé, comme le nom même de la nouvelle organisation l'indique. En effet, l'acronyme OMS signifie Organisation mondiale de la Santé, et non « organisation mondiale de la médecine ou de la maladie »... Pourquoi ?
« Si le mot santé a été préféré à celui d'« hygiène », employé jusqu'aujourd'hui par les organismes internationaux, c'est que (…) l'« hygiène » comporte une attitude en quelque sorte négative à l'égard des maladies, alors que la notion de « santé », telle qu'elle est définie dans la Constitution de l'OMS, exige une action positive mettant en œuvre toutes les ressources de la médecine préventive et curative, et tous les facteurs d'amélioration physique et psychique des individus et des peuples », peut-on lire dans le premier numéro de la Chronique de l'OMS.
Lors de l'ouverture de la Conférence internationale sur la Santé, tenue à New York du 19 juin au 22 juillet 1946, le Secrétaire Général Adjoint de l'ONU précisa :
« Pour la première fois dans l'histoire du monde, la communauté humaine, réunie sous les couleurs des Nations Unies, a résolu d'entreprendre à l'échelle mondiale la lutte contre la maladie, contre la souffrance, contre la mort ».
Toutefois, pour des raisons d'ordre matériel et pratique, la création de l'OMS ne put devenir effective qu'en 1948, deux ans après que le texte de sa Constitution ait été rédigé de manière définitive par la Conférence internationale sur la Santé tenue à New York.
Le Préambule de la Constitution de l'OMS précise tout d'abord que « la possession du meilleur état de santé qu'il est capable d'atteindre constitue l'un des droits fondamentaux de tout être humain ». Et ce Préambule contient une définition universelle de la santé :
« La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas en une absence de maladie ou d'infirmité ».
Or, définir la santé humaine revient à offrir également une définition universelle de l'être humain, bien distincte de « l'homme-machine » dont la médecine académique, depuis la Renaissance, ne reconnaissait que les symptômes, les souffrances et la mort. La définition universelle de la santé humaine donnée par l'OMS revenait à reconnaître que l'être humain est « multidimensionnel », à l'instar du paradigme à la base l'anthropologie qui se réfère (depuis Marcel Mauss, dans les années 1920) à un « Homme Total », la fois physique, mental, social - et donc « culturel ». Dans l'esprit des fondateurs de l'ONU et de l'OMS, reconnaître la dimension sociale et donc culturelle de la santé revenait à inviter le corps médical de chacun des États-membres de l'OMS à s'intéresser au fait que la santé dépend de variables qualitatives, sociales et donc culturelles. Accepter cette réalité permit à la communauté internationale et, en particulier, à la culture occidentale, d'abandonner progressivement l'idée de l'« homme-machine » (qui, d'ailleurs couplée à celle que l'homme est « maître et possesseur de la nature » avait permis de justifier l'esclavagisme).
La définition universelle de la santé donnée dans le Préambule de la Constitution de l'OMS officialisait donc aussi l'intégration dans les soins médicaux de la dimension subjective de l'être humain que la Modernité et son paradigme mécaniste de l'homme et de l'univers, dans un souci de rationalisation bien compréhensible face à l'obscurantisme et aux superstitions médiévales (« croire sans comprendre »), avait vigoureusement rejeté.
Cette nouvelle approche de la santé, en particulier dans les pays qui s'étaient industrialisés en suivant la voie ouverte par le progrès technico-économique caractérisant le paradigme mécaniste et matérialiste, permit d'amorcer la transition de l'idée de « progrès » au concept de « développement humain » et durable. En effet, comment mesurer le « complet bien-être mental » si ce n'est en se référant aux valeurs culturelles et normatives spécifiques de la personne concernée ?
Comme je l'ai maintes fois souligné[8], il n'est pas anodin que la définition universelle de la santé contenue dans la Constitution de l'OMS ait été ratifiée le 7 avril 1948, quelques mois seulement avant l'adoption de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme, le 10 décembre 1948. L'abandon de l'idée d'un « homme-machine » pour l'adoption du concept de l'Homme Total marque symboliquement le passage historique de l'humanité vers le projet de civilisation fondée sur le nouveau paradigme et le respect de valeurs normatives universelles dont l'ONU a été conçue par ses fondateurs pour en devenir le vecteur implicite.
Le texte de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme, rédigé par René Cassin, reprend les principes de la Déclaration de 1789. Toutefois, le droit au travail et aux loisirs, à la sécurité sociale, la liberté de circuler, la condamnation de la torture, de l'esclavage et du racisme y sont ajoutés, ainsi que le droit de l'être humain à la santé, présenté suivant l'article suivant :
Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux, ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d'invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté.
La maternité et l'enfance ont droit à une aide et à une assistance spéciales. Tous les enfants, qu'ils soient nés dans le mariage ou hors mariage, jouissent de la même protection sociale.
De la philosophie aux bonnes pratiques
Proclamer le droit à la santé a-t-il permis d'améliorer la santé des populations ? Cette question est souvent posée à propos de l'OMS.
Au début des années 1970, les techniques et méthodes de recherche et d'évaluation avaient déjà amélioré le traitement des maladies transmissibles aiguës et chroniques (choléra, diphtérie, paludisme, peste, poliomyélite, tétanos, tuberculose, variole, etc.). Elles avaient également révolutionné la chirurgie et le traitement de certaines maladies mentales, permis la création de nouveaux produits pharmaceutiques synthétiques. Mais ces avancées relèvent de ce qui pourrait se nommer de la « techno-médecine ».
De fait, le droit à la santé a plutôt permis d'obtenir des résultats d'ordre politique. Il a généré la « science politique de la santé » en donnant à la santé un droit de cité et en permettant d'encourager les partis politiques et les gouvernements, quels que fût le système politique ou économique (notamment à une époque le monde était divisé en deux blocs), à manifester leur volonté de créer le meilleur environnement possible pour favoriser le développement physique et mental des individus, des familles et des groupes de population, ainsi que leur bien-être social et donc également culturel, mental. Alors qu'avant la Seconde Guerre mondiale, seuls quelques pays avaient étatisé toutes les activités destinées à améliorer la santé de leurs populations, aujourd'hui, la quasi-totalité des pays a suivi ce mouvement.
Au début des années 1970, en pleine période de décolonisation ou post-décolonisation, les experts de l'OMS se rendirent compte que si, autrefois, le manque de connaissances médicales limitaient les services de santé dont pouvaient bénéficier les populations, c'était maintenant le manque de ressources. Aujourd'hui, quelque trois décennies plus tard, nous constatons que même les pays les plus riches ne parviennent pas toujours offrir à leurs populations le meilleur en matière de prévention, de soins et de réadaptation dans le domaine des affections physiques, mentales et sociales.
Or, il est important de noter que le droit à la santé, présent dans la Constitution de l'OMS, va de pair avec le développement favorisant les dimensions sociale et mentale de la santé, donc culturelle. Désormais, il serait admis de manière, certes progressive, mais universelle que ne se limitait plus à la simple absence de maladie ou d'infirmité.
Le premier article de sa Constitution, l'OMS a pour mission d'« agir en tant qu'autorité directrice et coordonnatrice, dans le domaine de la santé, des travaux ayant un caractère international ». Cette formulation justifiait, sémantiquement et juridiquement, les travaux de caractère interculturel que l'OMS consacrerait bientôt à l'étude des médecines traditionnelles en vue de leur harmonisation avec la médecine académique occidentale modern, et de leur enrichissement réciproque. Cette impulsion fut donnée par le premier Directeur Général Adjoint de l'OMS, le Dr Pierre Dorolle.
Toutefois, le fait que l'OMS fût également chargée de standardiser les normes concernant la santé humaine pourrait sembler contredire cette reconnaissance de la diversité culturelle. Il n'en est rien, car cette fonction constituait un moyen objectif et très efficace pour que l'unité biologique des êtres humains soit enfin reconnue, tandis que la Déclaration universelle des Droits de l'Homme sur les libertés fondamentales introduisait dans la médecine le fait que la santé dépend aussi de facteurs culturels.
La définition universelle de la culture donnée par l'UNESCO, autre agence du système onusien, découle directement de la théorie de Malinowski. Elle affirme que
« la culture doit être considérée comme l'ensemble des traits distinctifs spirituels et matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent une société ou un groupe social et qu'elle englobe, outre les arts et les lettres, les modes de vie, les façons de vivre ensemble, les systèmes de valeur, les traditions et les croyances »[9].
C'est pourquoi, lorsqu'en août 1950, le Dr Dorolle devint le premier titulaire du poste de Directeur Général Adjoint de l'OMS (dont il devint successivement le collaborateur de trois Directeurs Généraux, les Drs Chisholm, Candau et Malher, jusqu'à sa retraite en 1973) et S'inspirant à la fois du droit à la santé stipulé dans la Constitution de l'OMS et de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme affirmant notamment dans l'Article 18 que
« Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement, les pratiques, le culte et l'accomplissement des rites »
et dans l'Article 19 que
« Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit »,
le Dr Pierre Dorolle décida d'introduire les méthodes de l'ethnologie, suivant la terminologie française de l'époque, c'est-à-dire celles de l'anthropologie afin de permettre à des populations dont la culture et, en particulier, les connaissances en matière de soins de santé étaient jusqu'alors méprisées, jugées « primitives » parce que « sans machinisme », d'accéder à la liberté de manifester leur conviction et de recourir à leurs pratiques (Article 18) et à la liberté d'opinion et d'expression quant à leurs connaissances traditionnelles, ancestrales (Article 19).
Après-guerre, la médecine traditionnelle chinoise était encore peu connue en Occident, mais le poids politique de la Chine était devenu important. En effet, la Chine faisait partie des cinq membres du Conseil de Sécurité de l'ONU (avec la France, les Etats Unis, la Grande Bretagne et l'URSS). En revanche, la situation concernant les systèmes de santé africains était bien différente :
« Dans ce continent qui peut encore être qualifié d'« inconnu » (…), les immenses difficultés tiennent à l'immensité des territoires, au caractère clairsemé des populations et au manque de voies de communications »,
écrit le Dr Dorolle au début des années 1950. Il était clair que les problèmes sanitaires que l'OMS aurait pour mission de résoudre ne pourraient l'être qu'à la condition de respecter les droits et donc la culture de ces populations. A cette époque, ce que bon nombre d'Occidentaux prenaient pour une absence de systèmes thérapeutiques spécifiquement africains ne révélait, en réalité, qu'un manque flagrant d'informations à leur sujet. En effet, dans son ensemble, l'étude des systèmes thérapeutiques traditionnels était tout à fait embryonnaire.
Le Dr Dorolle décida d'affecter un ethnologue français, Jean-Paul Lebeuf, un élève du célèbre africaniste Marcel Griaule et de Marcel Mauss (« le père de l'anthropologie française »), au Bureau Régional de l'OMS pour l'Afrique (AFRO) à Brazzaville, en tant que Conseiller en ethnologie. Jean-Paul Lebeuf fut chargé de préparer un document qui permettrait à l'OMS d' « exposer le rôle pratique des sciences humaines dans l'assistance sanitaire aux populations sans machinisme » afin d'instaurer une collaboration permanente entre des ethno-anthropologues et des experts sanitaires. Dans un article publié en 1953 par la Revue internationale de la Croix-Rouge, le Dr Dorolle écrit :
« Seul l'ethnologue de profession, lors de l'étude d'un groupe humain en vue d'une activité sociale pratique telle que l'œuvre de santé, peut orienter et organiser la perception que l'on a de la vie environnante, de manière à en saisir la signification pour les êtres qui vivent en harmonie avec elle, ainsi qu'en décrire les fonctionnements et les valeurs aux fins de comparaison et de prévision ».
L'idée d'utiliser l'ethnologie dans l'action sanitaire devait remplir plusieurs fonctions, à la fois éducatives et éthiques, dans le droit fil de la Constitution de l'OMS et de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme :
——— faire connaître l'ethno-anthropologie, science alors très jeune, aux professionnels de la santé afin que ces derniers comprennent le bien-fondé d'une telle collaboration ;
—— aider la profession médicale à mieux comprendre certaines réticences de diverses populations à recevoir certains soins, par exemple ceux donnés par des hommes à des femmes dans les régions musulmanes ;
— mieux prendre en compte les droits fondamentaux, les intérêts et les aspirations des communautés concernées en comprenant mieux non seulement leurs besoins essentiels matériels, mais encore leurs besoins « ressentis », voire symboliques, c'est-à-dire leur ethos, leur échelle de valeurs culturelles et normatives.
« Lorsqu'on prétend améliorer la santé d'un peuple, écrit encore le Dr Dorolle, il faut savoir abandonner les concepts de bon, mauvais, meilleur et pire, et laisser la population libre sur le plan des idées et des concepts culturels particuliers (…). Il est impossible de prétendre imposer de l'extérieur un changement dans les concepts culturels. Lorsqu'un tel changement est imposé, il en résulte un déséquilibre et une incompréhension qui mettent gravement en danger l'œuvre entreprise ».
Cette approche rejoignait totalement les recommandations que, trois auparavant, l'anthropologue suisse Alfred Métraux avait faites dans le plan de travail destiné à la mise en œuvre d'un projet-pilote d'éducation de base que l'UNESCO voulait développer dans la vallée de Marbial en Haïti. La définition de la culture donnée par l'UNESCO fit alors son entrée à l'OMS sous la plume du Dr Dorolle qui écrivit :
« le terme de « culture » doit se comprendre comme l'ensemble des formes de croyance et de comportement qui ont reçu la sanction sociale et que les membres d'un groupe humain déterminé ont assimilées ».
Les anthropologues appellent généralement cet ensemble l'ethos social.
Les informations collectées sur l'ethos d'une population sont d'ordre qualitatif, « subtil ». Elles n'ont donc rien de commun avec les variables quantitatives de l'approche expérimentale, ou encore des résultats d'examens biologiques, auxquelles les médecins se réfèrent classiquement.
De plus, suivant la méthode caractérisant l'anthropologie socioculturelle, Lebeuf recommanda que l'enquête ethnologique soit « totale » car précisa-t-il :
« Les phénomènes juridiques, économiques et esthétiques, ne peuvent se concevoir sans l'étude, fondamentale, des phénomènes religieux et de leurs corollaires, la magie et la sorcellerie, les mythes et les symboles ».
Il ne suffit pas de savoir que l'ethos d'une population détermine, par exemple, l'importance symbolique du sang dans les rituels, pour expliquer ses réticences à subir une simple prise de sang. Les personnels sanitaires doivent également tenir compte du soutien de dignitaires traditionnels dont l'autorité morale, reconnue par la communauté locale, peut déterminer l'appui ou l'opposition de la population à un projet de santé publique tel que, par exemple, une campagne de vaccination ou l'assainissement du milieu.
Le respect des droits humains et donc du droit à la diversité culturelle se manifeste comme un besoin de plus en plus évident dans les sociétés industrialisées. Un exemple frappant en est fourni dans les maternités où le personnel entourant une jeune accouchée africaine ne pense pas toujours à lui demander si elle veut récupérer le cordon ombilical de l'enfant, voire son placenta qui, chez de nombreuses populations africaines, sont enterrés auprès de la maison, ou au pied d'un arbre, ou encore dans un lieu sacré ? Quelles seront les conséquences psychologiques chez une jeune femme venue d'Afrique en apprenant que le cordon ombilical et le placenta de son bébé ont été incinérés comme la société occidentale le fait habituellement ?
Dans le domaine de la santé, il semble que le respect de la diversité culturelle soit fondamental pour maintenir, entraîner ou encore rétablir ce « bien-être physique, mental et social » qui définit la santé. Mais ne constitue-t-il pas l'un des fondements des droits de l'homme et, notamment, du droit à la santé ?
C'est pourquoi, sur les recommandations du Dr Pierre Dorolle, l'Organisation mondiale de la Santé a lancé nombre de campagnes éducatives de grande envergure en suggérant, notamment par voie de presse, aux services nationaux de santé publique de veiller tout particulièrement à :
— déterminer les possibilités matérielles de la population considérée afin que les méthodes sanitaires envisagées ne lui imposent pas des charges qu'elle serait incapable de supporter ;
— étudier l'ensemble des croyances, des attitudes et des pratiques ayant un rapport quelconque avec la santé, la médecine préventive, les maladies ;
— faire une liste des remèdes traditionnellement employés et déterminer les rapports particuliers qui peuvent exister entre ces médicaments et la religion ;
— écouter les interdits (ou tabous) liant une population entière, une tribu, une famille ou même un individu par rapport à des plantes, des animaux ou des objets, voire des attitudes ;
— déterminer l'attitude de la population devant les maladies et les soins médicaux, la nature des liens sociaux traditionnels existant entre les malades et les membres du personnel sanitaire, ainsi qu'entre ces derniers et les différents groupes et sous-groupes ;
— repérer et connaître les membres du groupe qui jouent le rôle de médecins ou de guérisseurs et les méthodes qu'ils emploient pour lutter contre les épidémies ou les prévenir .
En effet, comme le Dr Dorolle le souligna, la définition que la Constitution de l'OMS donne du terme santé est
« loin du concept individuel de la santé : absence de maladie chez un être donné. Il s'agit là d'une conception sociale intégrale de la santé (…). Elle implique surtout la nécessité de considérer individus et groupes dans l'ensemble de l'environnement économique et social ».
Les Droits de l'Homme ne sont respectés qu'à condition que la recherche biomédicale et le personnel soignant s'inspirent de cette définition qui, par ailleurs, garantit le respect de la diversité culturelle.
« Interprètes de l'autochtone auprès du médecin », les anthropologues ont contribué très directement au développement de l'étude de la dimension culturelle de la santé. Accomplie dans le cadre de la révolution culturelle introduite partout dans le monde par la Déclaration universelle des Droits de l'Homme, l'introduction de l'anthropologie pratique à l'OMS, dès 1957, avait pour but pratique, fonctionnel, d'éviter les traumatismes d'un choc culturel trop brutal chez des populations obligées de passer rapidement à l'ère techno-industrielle, ainsi qu'à une économie monétaire.
Cette passerelle ainsi lancée entre deux mondes très différents n'est toutefois pas restée à sens unique. D'une part, cette forme de décolonisation a contribué à libérer l'Homme Blanc de sa cuirasse émotionnelle rationaliste pour découvrir que, de toutes les cultures, la sienne était la seule à s'être exclue de la réalité vivante constituée d'interactions et d'échanges constants d'un règne à l'autre de la nature et que, pourtant, la révolution scientifique née avec Einstein, Claude Bernard, Becquerel, Pierre et Marie Curie, Vernadsky, etc., ne cessait de lui rappeler. Néanmoins, cette approche de la santé fondée sur le respect des Droits de l'Homme a entraîné une très importante évolution des sciences biomédicales qui peut se résumer ainsi :
Jusqu'en 1850, la médecine occidentale se concentrait sur le diagnostic et le traitement des symptômes présentés par le malade. Malgré l'ouverture d'un certain nombre d'hôpitaux et d'écoles de médecine, les jeunes médecins faisaient souvent leur apprentissage auprès d'un praticien bien établi. L'enseignement autoritaire se fondait sur l'exemple. Les sciences du comportement (ou sciences humaines et sociales) n'existaient pas encore.
A partir de 1850, la découverte de la cellule animale, puis des bactéries, fournit une explication scientifique des causes de la maladie. Les signes et les symptômes furent compris comme des indices d'un processus pathologique. La science fondamentale, théorique, orienta l'éducation et la recherche médicales. L'introduction en médecine du thermomètre en 1866, du sphygmomanomètre en 1881 et de l'électrocardiographe en 1903 enrichit les possibilités de diagnostic. Toutefois, les sciences du comportement n'étaient toujours pas intégrées à la pratique médicale.
La première moitié du 20e siècle fut marquée par l'avènement de la science clinique : le centre d'intérêt se déplaça de la maladie vers le malade, vers la personne. La médecine psychologique et la sociologie (ainsi que les cliniciens de cette dernière) démontrèrent que la maladie ne pouvait plus être traitée séparément du vécu individuel. Les sciences sociales et leurs spécialistes commencèrent de collaborer avec la médecine et les médecins.
Les années 1950 virent naître la santé publique tandis que les progrès des antibiotiques et des insecticides firent de cette décennie « l'âge d'or de la chimiothérapie » (cf. Beyond The Magic Bullet de Bernard Dixon).
Au cours de la seconde moitié du 20e siècle, le droit à la santé inscrit dans la Constitution de l'OMS et la Déclaration universelle des Droits de l'Homme introduisirent un changement de paradigme dans les sciences biomédicales : désormais le médecin et, de manière générale, le personnel soignant durent appréhender le malade non seulement en tant qu'Homme Total, mais encore en relation avec la totalité de son environnement (socioculturel et naturel). L'idée se fit jour de traiter les maladies d'une collectivité et non plus celles d'un individu. La médecine, de plus en plus préventive, devint de plus en plus comprise comme une science de la santé et intégra progressivement les sciences sociales et humaines. Peu à peu, le médecin devient un « praticien de santé », un manager chargé de maintenir la santé et non plus de « gommer » des symptômes. Obligé de comprendre comment fonctionne un ensemble d'individus, le médecin doit désormais admettre que la culture, les valeurs normatives et le comportement humain ont un impact important sur le bien-être des personnes.
Depuis la Conférence d'Alma Ata, organisée conjointement par l'OMS et l'UNICEF en 1978, la nécessité de tenir compte des facteurs socioculturels et socioéconomiques qui influencent l'état de santé a été officiellement acceptée. De même il est désormais admis que la santé n'est pas un produit qui s'achète, mais relève de la responsabilité commune à la fois de l'individu, de la collectivité citoyenne et du gouvernement. La santé est donc, au bout du compte, une question politique, ramenant aujourd'hui au premier plan l'éthique et les contradictions d'un monde jusqu'alors orienté par une échelle de valeurs non pas normatives dans le sens moral et philosophique du terme, mais par cette fuite en avant qu'est le seul progrès techno-économique au détriment du développement humain et durable.
La construction du monde d'après-guerre s'est institutionnalisée grâce à la création de l'ONU et à ses principes fondateurs contenus dans ses trois documents marquant le passage de l'humanité vers une nouvelle civilisation : la Charte de l'ONU (1945), la Définition universelle de la santé humaine (OMS, 1946-48)qui revient à donner une définition holistique de l'être humain et la Déclaration universelle des droits de l'homme (1948). Dans le monde actuel, « classiquement l'institution se confond avec le droit » (SMOUTS, M.-Cl. 1995 : 14-22) et « l'institution se reconnaît à son caractère contraignant ». C'est pourquoi, normalement, tout Etat Membre de l'OMS s'engage juridiquement à suivre les décisions qui sont votées – démocratiquement – par son Assemblée mondiale chaque année et par les autres institutions spécialisées de l'ONU.
L'action de l'ONU en général, ainsi que celles de l'OMS, de l'UNESCO et du PNUE en particulier, ont permis à la communauté internationale de reconnaître l'indivisibilité de la culture et de la biodiversité dans le cadre du développement, un développement qui n'est plus acceptable en termes de croissance économique seulement, mais comme le moyen d'accéder à une existence intellectuelle, affective, morale et spirituelle satisfaisante – correspondant, finalement, à la définition que l'OMS a donnée de la santé humaine : « un état de complet bien-être physique mental et social » (1948). L'UNESCO définit ce type de développement équitable, tout à la fois humain et écologiquement durable, comme « un ensemble de capacités qui permet à des groupes, à des communautés et à des nations de définir leur avenir d'une manière intégrée. »
La Déclaration universelle de l'UNESCO sur la diversité culturelle, approuvée par acclamation le 2 novembre 2001 par la Conférence générale lors de sa 31ème session, souligne les enjeux culturels, scientifiques et techniques soulevés par la mondialisation, ainsi que la nécessité d'un soutien convaincu des États membres au principe même de la diversité. L'adoption de cette Déclaration par l'Assemblée générale des Nations Unies (A/RES/57/249 du 20 décembre 2002) a confirmé cette nécessité, tandis que le 21 mai était proclamé « Journée mondiale de la diversité culturelle pour le dialogue et le développement ».
Bibiographie
AGI, M. De l'idée d'universalité comme fondatrice du concept des Droits de l'Homme d'après la vie et l'œuvre de René Cassin, Antibes, Alp'Azur, 1980.
BACHELARD, G. La formation à l'esprit scientifique. – Contribution à une psychanalyse de la connaissance objectiv, Paris, Vrin, 1960.
BRELET, C. L'Eau et la Gouvernance, préface de Lord Selborne. Paris, COMEST - UNESCO, 2004.
BRELET, C., Médecines du Monde, préface du Dr André Prost-OMS, Paris, collection « Bouquins », Robert Laffont, 2002.
BRELET, C., Les femmes, l'éducation et l'eau en Afrique, Paris, UNESCO / Programme hydrologique international, 2001.
BRELET, C., Anthropologie de l'ONU. – Utopie et fondation, Paris, L'Harmattan, 1995.
BRELET, C., « Alfred Métraux et le nouveau paradigme », Bulletin du Centre Genevois d'Anthropologie, Louvain, Peeters Press, n° 5, 1995-1996.
COT, J.-P. & PELLET, A. La Charte de l'ONU. – Commentaire article par article, préface de J. Perez de Cuellar, Paris, Economica, 1985.
MALINOWSKI, B. Freedom and Civilization, New York, Roy, 1944. * Une théorie scientifique de la culture, Paris, Maspero, 1968.
SMOUTS, M.-Cl. Les organisations internationales, Paris, Armand Colin, 1995.
UNESCO. Déclaration universelle sur la diversité culturelle, Paris, novembre 2001.
Annexe
CONSTITUTION DE L'ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTÉ
LES ETATS parties à cette Constitution déclarent, en accord avec la Charte des Nations Unies, que les principes suivants sont à la base du bonheur des peuples, de leurs relations harmonieuses et de leur sécurité:
La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité.
La possession du meilleur état de santé qu'il est capable d'atteindre constitue l'un des droits fondamentaux de tout être humain, quelles que soient sa race, sa religion, ses opinions politiques, sa condition économique ou sociale.
La santé de tous les peuples est une condition fondamentale de la paix du monde et de la sécurité ; elle dépend de la coopération la plus étroite des individus et des États.
Les résultats atteints par chaque Etat dans l'amélioration et la protection de la santé sont précieux pour tous.
L'inégalité des divers pays en ce qui concerne l'amélioration de la santé et la lutte contre les maladies, en particulier les maladies transmissibles, est un péril pour tous.
Le développement sain de l'enfant est d'une importance fondamentale ; l'aptitude à vivre en harmonie avec un milieu en pleine transformation est essentielle à ce développement.
L'admission de tous les peuples au bénéfice des connaissances acquises par les sciences médicales, psychologiques et apparentées est essentielle pour atteindre le plus haut degré de santé.
Une opinion publique éclairée et une coopération active de la part du public sont d'une importance capitale pour l'amélioration de la santé des populations.
Les gouvernements ont la responsabilité de la santé de leurs peuples ; ils ne peuvent y faire face qu'en prenant les mesures sanitaires et sociales appropriées.
ACCEPTANT CES PRINCIPES, dans le but de coopérer entre elles et avec tous autres pour améliorer et protéger la santé de tous les peuples, les Parties contractantes acquiescent à ladite Constitution et établissent par les présentes l'Organisation mondiale de la Santé comme une institution spécialisée aux termes de l'article 57 de la Charte des Nations Unies.
CHAPITRE I – BUT
Article 1
Le but de l'Organisation mondiale de la Santé (ci-après dénommée l'Organisation) est d'amener tous les peuples au niveau de santé le plus élevé possible.
CHAPITRE II – FONCTIONS
Article 2
L'Organisation (= l'OMS), pour atteindre son but, exerce les fonctions suivantes :
a) agir en tant qu'autorité directrice et coordonnatrice, dans le domaine de la santé, des travaux ayant un caractère international ;
b) établir et maintenir une collaboration effective avec les Nations Unies, les institutions spécialisées, les administrations gouvernementales de la santé, les groupes professionnels, ainsi que telles autres organisations qui paraîtraient indiquées ;
c) aider les gouvernements, sur leur demande, à renforcer leurs services de santé ;
d) fournir l'assistance technique appropriée et, dans les cas d'urgence, l'aide nécessaire, à la requête des gouvernements ou sur leur acceptation ;
e) fournir ou aider à fournir, à la requête des Nations Unies, des services sanitaires et des secours à des groupements spéciaux tels que les populations des territoires sous tutelle ;
f) établir et entretenir tels services administratifs et techniques jugés nécessaires, y compris des services d'épidémiologie et de statistique ;
g) stimuler et faire progresser l'action tendant à la suppression des maladies épidémiques, endémiques et autres ;
h) stimuler, en coopérant au besoin avec d'autres institutions spécialisées, l'adoption de mesures propres à prévenir les dommages dus aux accidents ;
i) favoriser, en coopérant au besoin avec d'autres institutions spécialisées, l'amélioration de la nutrition, du logement, de l'assainissement, des loisirs, des conditions économiques et de travail, ainsi que de tous autres facteurs de l'hygiène du milieu ;
j) favoriser la coopération entre les groupes scientifiques et professionnels qui contribuent au progrès de la santé ;
k) proposer des conventions, accords et règlements, faire des recommandations concernant les questions internationales de santé et exécuter telles tâches pouvant être assignées de ce fait à l'Organisation et répondant à son but ;
l) faire progresser l'action en faveur de la santé et du bien-être de la mère et de l'enfant et favoriser leur aptitude à vivre en harmonie avec un milieu en pleine transformation ;
m) favoriser toutes activités dans le domaine de l'hygiène mentale, notamment celles se rapportant à l'établissement de relations harmonieuses entre les hommes ;
n) stimuler et guider la recherche dans le domaine de la santé ;
o) favoriser l'amélioration des normes de l'enseignement et de celles de la formation du personnel sanitaire, médical et apparenté ;
p) étudier et faire connaître, en coopération au besoin avec d'autres institutions spécialisées, les techniques administratives et sociales concernant l'hygiène publique et les soins médicaux préventifs et curatifs, y compris les services hospitaliers et la sécurité sociale ;
q) fournir toutes informations, donner tous conseils et toute assistance dans le domaine de la santé ;
r) aider à former, parmi les peuples, une opinion publique éclairée en ce qui concerne la santé ;
s) établir et réviser, selon les besoins, la nomenclature internationale des maladies, des causes de décès et des méthodes d'hygiène publique ;
t) standardiser, dans la mesure où cela est nécessaire, les méthodes de diagnostic ;
u) développer, établir et encourager l'adoption de normes internationales en ce qui concerne les aliments, les produits biologiques, pharmaceutiques et similaires ;
v) d'une manière générale, prendre toute mesure nécessaire pour atteindre le but assigné à l'Organisation. |
Notes
[1] BACHELARD, G. La formation de l'esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, Paris, Vrin, 1960 [1938].
[2] COT, J.-P. & PELLET, A. La Charte de l'ONU. Commentaire article par article, Paris / Bruxelles, Economica / Bruylant, 1985, p. ix.
[3] MALINOWSKI, B. Une théorie scientifique de la culture, Paris, Maspero, 1968, p. 17.
[4] MALINOWSKI, B. Freedom and Civilization, préface de Valetta Malinowska, New York, Roy, 1944, pp. 7 et 334.
[5] MALINOWSKI, B. Op. cit., 1944, p. 9.
[6] MALINOWSKI, B. Op. cit., 1944, p. 7.
[7] BERTRAND, M. L'ONU, Paris, La Découverte, 1994, p. 20.
[8] BRELET, Cl. , Anthropologie de l'ONU. Utopie et Fondation, préface de Marc Agi, Directeur Général de la Fondation internationale de l'Arche de la Fraternité, Paris, L'Harmattan, 1995.
[9] Cette définition contient en germe la Déclaration universelle de la diversité culturelle que l'UNESCO allait donner en novembre 2001, proclamant ainsi, dans son Article 1, que : « La culture prend des formes diverses à travers l'espace et le temps. Cette diversité s'incarne dans l'originalité et la pluralité des identités qui caractérisent les groupes et les sociétés caractérisant l'humanité. Source d'échange, d'innovation et de créativité, la diversité culturelle est, pour le genre humain, aussi nécessaire qu'est la biodiversité dans l'ordre du vivant. En ce sens, elle constitue le patrimoine commun de l'humanité et elle doit être reconnue et affirmée au bénéfice des générations présentes et des générations futures. » |
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| Conférence prononcée le 11/4/2005 | | Colloque «Pratiques soignantes, éthique et sociétés : impasses, alternatives et aspects interculturels», organisé sur l’initiative du PPF RISES de l’Université Lyon 3 en collaboration avec l’Université Lyon 1 et les Hospices Civils de Lyon, avec la participation de l’Université de Marne La Vallée. |
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