Organisé par le
Textes de conférences disponibles
L'OMS la dimension culturelle de la santé et les droits de l'homme
Claudine Brelet
Docteur en sciences sociales, ancien membre du personnel de l'OMS, lauréate de l'Académie française, Paris
Initiative multi-partenariale de santé publique urbaine à Libreville / Owendo (GABON)
Thierry Coffinet
Maison de la santé publique et du Développement social, Gabon
Les trois tempêtes
François Dagognet
Professeur émérite de Philosophie – Université Paris I Panthéon-Sorbonne
Les biotechnologies en médecine
Claude Debru
Professeur de Philosophie des sciences, Ecole Normale Supérieure, Paris
Les défis actuels du droit médical face à l’éthique
Francine Demichel
Professeur, agrégée des Facultés de droit, Université de Paris 8, France
La médecine entre «hubris» et «phronésis»
Dominique Folscheid
Professeur de philosophie, Université de Marne-la-Vallée, France
Diseases of modernity and biomedical moralities
Anastasia Karakasidou
Department of Anthropology, Wellesley College, Massachusetts, USA
Les méthodes prophylactiques et les pratiques soignantes des maladies d'ordre gynécologique (sans recours aux médicaments) chez les jeunes filles de la société moderne
Tatyana Kovalenko
Université de Volgograd, Russie
Des espaces de réflexion éthique : pour quoi faire ?
Pierre Le Coz
Maître de conférence en philosophie, Faculté de Médecine de Marseille, Membre du Comité Consultatif National d’Ethique pour les Sciences de la Vie et de la Santé (CCNE), Membre de l’Agence nationale de la biomédecine (ABM), Docteur en science de la Vie et de la Santé, Directeur de Rédaction de la revue d’Ethique « Forum » de l’Espace Ethique Méditerranéen de Marseille
Expérience de terrain. Confrontation inter et transculturelle : France - Togo - Guinée Conakry - Gabon
Gontran Pierre Marie Maka
Médecin, Cabinet médical ANYAMBYE AKEWA, Libreville, Gabon
Initiative multi-partenariale de santé publique urbaine à Libreville / Owendo (GABON)
Gervais Mbita Truffault
Médecin, Consultant Coordinateur de la Maison de la Santé Publique et du Développement Social / Projet de Santé Publique Urbaine - Libreville
Le Brésil - le Programme de Santé de la Famille: pratiques et enjeux
Maria Guadalupe Medina
Médecin, Salvador de Bahia, Brésil
Les rebouteux : place de ces tradipraticiens dans la prise en charge des traumatismes de l'appareil locomoteur
Abdeljalil Moulay
Médecin, Rabat, Maroc
Les rebouteux : place de ces tradipraticiens dans la prise en charge des traumatismes de l'appareil locomoteur
Khireddine Mourad
Université El Cadi Ayad, Marrakech, Maroc
La santé comme authenticité
Patrick Paul
Professeur associé H.D.R en Sciences de l'éducation, Université François Rabelais, Tours
Le moment est venu d'être modeste
Philippe Pignarre
Éditeur des Empêcheurs de penser en rond, Paris
Diversité culturelle et médecine traditionnelle à Madagascar : Impasses et opportunités
Philippe Rasoanaivo
Institut Malgache de Recherches Appliquées, Antananarivo, Madagascar
Ethique médicale interculturelle
Didier Sicard
Président du Comité Consultatif National d'Ethique, Paris, France
LES NOUVEAUX DÉFIS ÉTHIQUES DE LA MÉDECINE
Les défis actuels du droit médical face à l’éthique
Francine Demichel
Professeur, agrégée des Facultés de droit, Université de Paris 8, France

« Ce que nous nommons liberté,
c'est l'irréductibilité de l'ordre culturel à l'ordre naturel ».

J. P. SARTRE, Critique de la raison dialectique


Longtemps le droit médical a été constitué par la pure et simple mise en application des règles de droit commun (code civil, code pénal, droit administratif, etc. ). Ce droit commun était essentiellement un droit de la maîtrise, un droit de l'Etat interventionniste. Aujourd'hui, l'enjeu juridique essentiel est celui qui concerne le débat entre droit de l'Etat ou droit du corps. Car avec l'intrusion massive des sciences dans la décision médicale, la médecine au-delà d'un simple art, est devenue une pratique scientifique et technique. Dès lors, le dialogue singulier médecin- malade est devenu un processus continu et complexe. Les sciences du vivant, en progressant, ont introduit le corps dans le droit. Aujourd'hui, le corps est à la fois très présent et très mécanisé. Il est né une contradiction entre la matérialité du corps et la dématérialisation de la personne. Le souci de la protection du patient s'accroît. D'où un recours massif à l'éthique (hors du droit ).

A ce premier constat, doit s'en ajouter un autre : une médicalisation croissante de la société ; hors thérapeutique, hors maladie, désormais les médias favorisent la politique de la santé à portée de la main de chacun.

Devant cette double évolution, qui médicalise les bien portants et qui technologise la production du vivant, le droit ne sait que répondre. Il utilise des palliatifs. Les juristes savent qu'ils ne peuvent plus faire comme avant, mais ils ne savent plus comment faire. Ils se rabattent sur des formules pour le moins ambiguës : principe de prévention et surtout principe de précaution. Au lieu d'un droit du risque et d'un droit de maîtrise de la nature, on se tourne vers un droit de précaution. Il y a certes dans le droit médical actuel des traces de ce droit classique de la maîtrise, organisant des fonctions rationnelles, fondé sur une logique de l'universalisme. Mais si on veut rester dans le système normatif, force est de constater que le système normatif ne fonctionne plus.

Il est essentiel aujourd'hui de se poser la question fondamentale : dans quelle philosophie de la vie et de la santé s'insère la décision médicale ? Quelle est dans cette (nouvelle ) philosophie, la place du droit ? Car, en concentrant toutes les contradictions du droit actuel, le droit médical bouleverse la place du droit dans la société et peut être amené à changer la nature même du droit.
Le droit « classique » est un droit d'interdiction, normalisateur, de sanctions : il fonctionne par injonctions, en référence à l'ordre public. L'Etat fonctionne essentiellement à la police. C'est un droit du pouvoir, de la représentation. Ce droit désigne a priori le Bien et le Mal, et pose des normes sur la base de « vérité » politico-juridique incontestable.
Mais aujourd'hui, il n'y a plus de vérité scientifique unique. Les sciences du vivant prônent l'aléatoire, l'imprévisible.
Devant cette extraordinaire progression de ces sciences nouvelles, la tentation de la facilité est celle du repli, de la peur, de la frilosité. On se réfugie dans la politique du « risque zéro » et de la pénalisation tous azimuts.

Car le droit traditionnel fonctionne de plus en plus mal face aux progrès médicaux majeurs. Il ne peut plus se référer aux oppositions classiques : personne/chose ; humain/bien ; sujet/objet. Il se doit de constater la fin du dualisme cartésien entre nature et société.
Autant il est facile de construire les droits de l'individu, en tant que propriétaire de biens (défense de la propriété privée, droits impersonnels, généraux et abstraits identifiant l'individu au propriétaire), autant il est difficile de cerner les droits de l'individu acteur de son corps, car il ne s'agit plus ici d'identifier un individu à une fonction, de faire « comme si ». Il s'agit de façon existentielle, d'identité, et non plus d'identification. Aujourd'hui, et la pratique en matière médicale le montre à l'évidence, tout un chacun veut maÎtriser son corps, en faire ce qu'il veut, « être lui-même ». Cette morale de l'ego, marquée d'individualisme, ne peut plus se traduire dans le statut d'usager d‘un bien collectif. L'individu se vit de plus en plus comme un consommateur, effréné et sans normes.
Ainsi la théorie du sujet de droit, sujet universalisable et indifférencié, ne peut pas rendre compte de la pratique sociale et médicale du corps. Le droit actuel est incapable d'introduire les différences entre les individus, de prendre en compte les évènements corporels propres à chacun. Le droit a été conçu dans une logique de nécessité construite par l'Etat, et il ne sait pas appréhender le hasard. Or la physique quantique et la théorie du chaos nous ont appris que le monde vit entre hasard et nécessité.
La « personne juridico-politique » ressemble au masque du théâtre. Elle joue des rôles, elle occupe des places assignées abstraitement et interchangeables. La transmission des biens et des héritages, du nom et des attributs est totalement prévisible. La personnalité juridique attribue tel ou tel rôle à tel ou tel être humain, qui est certes de chair et d'os, mais qui devient totalement « décorporéisé ». Le corps ne sert à rien, (même la femme dont le corps met au monde physiquement, n'engendre pas juridiquement son enfant ). Le corps n'est que le support d'autres réalités juridiques que lui-même ; il renvoie à l'universel. Morale et droit forment alors un cercle autour de la « dignité de la personne », qui n'est pas plus une notion juridique que philosophique, du moins de manière fonctionnelle. Un prisonnier malade est avant tout un prisonnier. Son statut de prisonnier prime sur son existence d'être humain avec les aléas de sa santé. Le corps n'est que le support de fonctions successives (usager, travailleur, hospitalisé) en contradictions (époux, père, travailleur, etc.).
Car la science d'aujourd'hui engendre un double processus : à la fois elle matérialise, naturalise la personne (à travers la mise en évidence du corps, du sexe ) et elle technicise la vie. Quelle nouvelle « nature humaine » relationnelle en sortira-t-il ? Quelle nouvelle conception de l'être humain ? Quelle nouvelle culture à construire ? Pour l'heure, le droit, du moins, navigue entre le dualisme cartésien (l'âme et le corps) et le déterminisme génétique. Or la voie à trouver est sans doute celle qui est au milieu : non pas au centre, mais au milieu, entre le dualisme et le réductionnisme.
Dans le droit classique, le fondement de la loi, c'est une nature humaine universelle, unique. L'individuation de l'être humain passe par la possession (ou la non-possession) de biens. Aujourd'hui cette individuation se fait par une incorporation des techniques médico- scientifiques dans son propre corps. C'est la technique qui induit l'individuation. Le corps malade, le corps souffrant n'est pas interchangeable (alors que longtemps le droit a ignoré la souffrance du corps). Aujourd'hui on assiste à une revanche du corps, qui devient le lieu d'un usage passionnel de la liberté.
Or, si le droit pose apparemment les mêmes questions, il ne peut plus donner les mêmes réponses. Car dans le droit médical d'aujourd'hui, il y a du pensable et de l'impensable.
Ainsi quand le droit parle de responsabilité, il ne cherche plus avant tout l'imputation de l'acte (à qui la faute ?), mais il se demande à quoi cela sert ? La responsabilité sert avant tout à réguler les rapports entre générations. Devant une science médicale qui est une véritable aventure scientifique à forts effets émancipateurs (PMA, DPI, recherches sur l'embryon, clonage thérapeutique, etc.), le droit ne sait pour l'heure que répondre par une idéologie précautionneuse : pour parler vulgairement, c'est la recommandation : « fais gaffe, même si le risque est non assuré, non avéré ». Face au schéma classique « savoir, prévoir, pouvoir », fondé sur une logique de prévoyance active, on s'achemine aujourd'hui vers une logique de la prévision passive, qui n'implique d'ailleurs pas nécessairement de la prévoyance. On peut se montrer imprévoyant, et invoquer ensuite le principe de précaution.
La jurisprudence dite sur la « perte de chance » aboutit à ce que le droit reconstitue le lien de causalité sur la responsabilité. On bâtit un « contre–roman »(André Demichel) en expliquant ce qui aurait eu lieu si la faute n'avait pas été commise. On décrit minutieusement des évènements qui n'ont pas eu lieu. Ainsi le juge construit- t-il, au-delà de toute preuve et de tout témoignage, un véritable récit à l'envers. Cette reconstitution fictive de la volonté (véritable « roman policier »), ce raccommodage d'une causalité linéaire virtuelle s'apparentent à de l'acrobatie juridique. Tout se recentre sur le juge : les points de contact juridiques ne sont plus les normes, mais les experts.
On comprend dès lors que les juges pataugent (cf. l'Arrêt Perruche). Cette « normatisation judiciaire » est le pendant du technocratisme de textes de circonstances.
Les lois bioéthiques, quel qu'en soit le fonctionnement, sont rédigées par les services des ministères, selon une logique juridique unique qui est celle du droit classique. La touche « politique » reste très superficielle : d'où leur portée limitée, leurs concepts approximatifs, leur durée réduite. Le juge se retrouve seul avec des comités d'éthique consultatifs, des experts « technocrates » le plus souvent, qui se contredisent. Ils sont livrés à eux-mêmes et n'ont le plus souvent aucune formation en droit médical et en éthique médicale. Ni l'ENA ni l'ENM n'ont mis ces domaines dans le champ de leurs formations.
Les juges se forgent leur « doctrine » arrêt par arrêt, non sans être sensibles à la « pensée unique », à l'air du temps qui est à la victimisation généralisée, à la transparence absolue, la traçabilité totale : il faut tout pénaliser, tout voir, tout dire ; il faut absolument trouver un coupable.

De même le juge énonce une véritable narration des fautes (une « jurisprudence de la révélation », selon André Demichel) .Certains arrêts sont le « roman » de la faute révélée par un mauvais fonctionnement des services.
De même si on examine de près la théorie juridique du consentement appliqué au droit médical, on constate que ce consentement n'est plus tant l'expression de l'autonomie de la volonté, fondé sur une connaissance réelle de la situation, que de la protection de l'individu contre les « agressions » de la médecine.
Le contrat passé entre le médecin et le malade dépend de plus en plus de la technique, et de la nouvelle conception du corps humain médicalisé.
Ainsi on peut s'interroger sur les raisons pour lesquelles la responsabilité envahit tout : on recherche la transparence, la traçabilité. On élargit la faute, on y ajoute le risque, et enfin la perte de chance.
Quelles conclusions tirer de ces nouvelles facettes de la responsabilité en matière médicale ?
Le droit est une construction collective. Force est de constater que le principe de responsabilité envahit tout, accompagné des principes de transparence et de traçabilité.
Il ne s'agit pas ici de savoir si une société peut fonctionner sans culpabilité, mais si la société peut faire fonctionner la culpabilité comme principe organisateur unique, comme seul principe fondateur du droit. Déterminera-t-on une situation décisionnelle à partir de la seule conduite, bonne ou mauvaise ?
La traçabilité généralisée supprime le droit à l'anonymat, dématérialise l'espace et la personne pour les transformer en structures virtuelles. Le concept d'ordre public s'efface devant celui de surveillance généralisée. Or les juristes le savent bien, pour qu'une loi soit viable il faut qu'elle soit assortie d'un certain degré d'ineffectivité, d'inefficacité. Certes il subsistera des « poches d'opacité », mais dans quelles mains ? Qui en profitera de cette liberté ? On va tout expliquer, tout reconstituer, mais comprendra-t-on tout ? Le monde est de plus en plus complexe et multiréférentiel ; il est fait de plis et de replis multiples. L'identité de chacun est susceptible de se modifier dans le temps.
Autant il est judicieux et juste de déclarer le principe général de responsabilité en matière d'atteintes aux biens (autrefois on parlait du voleur de poules, aujourd'hui on déclare que le pollueur doit être le payeur), autant dans le domaine du vivant, la mise en avant systématique de la responsabilité bloque et ne résout pas toujours les situations de crise. La responsabilité fait parfois reculer le problème, sans permettre de trouver une solution durable. Ne serait-il pas plus judicieux de construire, à côté du droit de la responsabilité, un droit de la réparation sans responsabilité ? Pour cela sans doute faudrait-il repenser l'agencement actuel des services publics. Il faudrait réécrire les articles 1382 et 1384 du code civil. Le droit de la responsabilité, issu d'une philosophie judéo-chrétienne du péché et du pardon, doit être complété par un droit de réparation sans responsabilité, issu d'une justice non plus attributive mais redistributive, du partage et de la solidarité. Ne faut-il pas réfléchir à donner de nouvelles bases à l'éthique, donc au droit ?
Le droit comprend des règles organisatrices et des règles fondatrices. On est ici dans la logique du droit fondateur, non plus du droit–constat mais du droit–projet. Les concepts fondateurs ne peuvent être seulement des concepts reproductifs, comme se contentent de l'être les concepts régulateurs. Ils doivent penser le système symbolique dans son évolution, en bâtissant un capital symbolique fort.
Au-delà des essences immuables, des abstractions généralisables, le droit doit penser les évènements perturbateurs de la vie, les actes concrets objectivement porteurs de risques.
Les exigences éthiques ont évolué : au-delà d'une philosophie abstraite des droits de l'homme, le pouvoir doit se préoccuper des individus individualistes. Le droit est certes une science reproductive, normative, mais il doit aussi devenir une science risquée, excentrique, faite de pensable et d'impensable, de prévisible et d'imprévisible, de connu et d'inconnaissable, de transparence et de secret.
Le droit est une fiction, une « allusion-illusion » : c'est une construction totalement artificielle. Pendant le même temps, la médecine agit sur l'événement, la situation occasionnelle, le corps, la vie privée…. Plus la science médicale progresse, et plus il faudrait faire entrer l'incertitude dans le droit. Or, en tant que discours du pouvoir, le droit est ordonnateur, carré, tranché. En tant que « roman » du savoir, le droit doit être fluide, perméable : il doit s'intéresser aux restes, aux déchets, aux tas, aux « lignes de fuite »… Le droit doit changer de côté : il ne se situait que du côté du volet majoritaire, il doit devenir le droit du « devenir minoritaire ». On comprend dès lors la source des très grandes difficultés de rédaction des lois dites de « bio éthiques ».
Tout se médicalise, tout se judiciarise, tout se pénalise : le constat est largement connu et partagé. Mais dès lors, si le droit doit intervenir selon une nouvelle philosophie politique, se pose un problème qui n'est technique qu'apparemment : à quel niveau de réglementation le droit doit-il intervenir ? Le droit médical change de nature : le droit pénètre de plus en plus dans la médecine, et inversement la médecine influence de plus en plus le mode de fonctionnement du droit. On est donc dans une période–charnière, où le droit médical change de nature et où s'opère un véritable recentrage du droit médical.
A quoi sert aujourd'hui le concept d'« humanité » ? Quelles sont les notions régulatrices ? Quel accompagnement attendre du droit ? Quelle aide ? Au-delà des concepts de loi, de contrat et d'institution, le droit doit construire des concepts accompagnant la complexité de la décision médicale : comment traiter une décision qui engage le médecin, mais ni le client ni les confrères, qui n'a aucune autorité juridique mais qui engage les finances publiques ? On voit bien qu'on est au-delà de la distinction schématique volontarisme–déterminisme, de l'opposition primaire entre subjectif et objectif. Comment gérer la contradiction entre le secret médical et le droit d'information ? Qui « possède » le dossier médical ? Qu'est ce que la « clientèle ? Comment traiter les techniques, les technologies, véritables médiatrices des rapports entre humains ? Peut-on se contenter de mentionner les « déchets » du corps humain ?
Il faut sortir des acrobaties du droit actuel. Le juriste est devenu un équilibriste. Pourquoi pas, pour un temps. Mais on ne peut rester tout le temps sur le fil tend. Il faut essayer de sortir des logiques binaires (le couple médecin–malade a disparu devant la trilogie science-médecin-patient).
Les discordances du droit apparaissent aux yeux de tous les profanes, les « trous » sont de plus en plus nombreux, l'essoufflement se fait sentir. Où est le vrai phénomène juridique ? Dans le dialogue médecin-malade ? Ou dans la recherche de la vérité ? Si c'est le dialogue, tout compte : les non–dits, les silences, le consentement.
La science médicale est à la fois une science publique (nécessité de l'information et de la diffusion du savoir) et une science privée (je tombe malade, comme je tombe amoureux, a t-on dit ). Dans la médecine il y a de l'innomé, de l'errance, du labyrinthique, du visqueux. Or le consentement juridique classique est construit à partir de rapports tenus pour purs, parfaits. Ici, on est dans le domaine de l'impureté, du désordre, de l'instabilité. On a quitté le règne kantien de la sécurité absolue : on procède par fragments, traces, restes, tas, chaos, incertitude.
La science médicale pénètre l'intimité du corps.
Avec la médecine, on entre dans une éthique du tragique, alors que le droit serait plutôt de l'ordre du dramatique. Il représente ce qui devrait être (le Bien ), et ne se satisfait pas de présenter ce qui est. La médecine intègre la mort, le destin, le tragique qui est de l'ordre de la précarité et de l'inexorable. La vie déborde les théories qui cherchent à l'expliquer. Il y a toujours une part faite à l'animalité. Pour la maîtriser, la canaliser, le style, le rythme sont différents entre le tragique, orienté vers le présent, et le dramatique, davantage préoccupé du futur.
Il y a ainsi un rythme de l'activité médicale que le droit a beaucoup de mal à saisir. Il y a une sorte d'intranquillité constante dans la médecine que le temps figé et fictif du droit ne peut appréhender. Il me semble qu'il y a dans l'acte médical quelque chose qui est de l'ordre du pesé. Or le droit, lui, juge de l'extérieur.La médecine est du côté des affects, le droit du côté des concepts.
La vie est faite d'aléas, d'erreurs, d'anomalies. La médecine se construit, me semble-t-il, comme Canguilhem l'a montré, autour de l'erreur, notion centrale pour nouer savoir et pratique, vie et connaissance. Alors que le droit est resté cartésien, et continue à raisonner à partir de la vérité et du sujet de droit soumis à la vérité du savoir–pouvoir juridique, la médecine introduit, elle, le corps, le sexe, la mort, la vie avec ses aléas et ses erreurs.
Penser en termes de sujet de droit n'est pas nécessairement penser en termes de sujet éthique. Le droit classique se préoccupe exclusivement de la recherche de la vérité, en liaison avec le pouvoir et ses institutions. Le droit envisage le pouvoir uniquement à partir de la théorie de l'Etat, de l'institution politique, du sujet de droit, et non à partir d'une éthique de la liberté du sujet, tant par rapport à lui-même que par rapport aux autres. On peut dire, de façon à peine caricaturale, que le droit cherche à cantonner le mal, à le dépasser, à l'exclure, alors que la médecine l'intègre. Il y a dans la médecine une éthique de l'acceptation du tragique quotidien, que le droit refoule. Car si la médecine est une science de l'implication, le droit, lui, se veut une science de l'explication et du jugement.

Devant ce double impératif contradictoire posé par les sciences du vivant, de légiférer de plus en plus souvent et de légiférer quantitativement le moins possible, le pouvoir hésite, ne sait pas comment faire : la France a choisi pour le moment de reproduire les modèles éthico-symboliques classiques, tel le modèle familial napoléonien, tout en sachant, sans le reconnaître, que la notion classique de « personne » ne fonctionne plus (cf. l'absence de statut évolutif de l'embryon). Certains s'interrogent aujourd'hui sur l'artificialité de la filiation (Marcela Iacub, Henri Atlan) : la filiation biologique est battue en brèche par la science. Jusqu'où le droit doit-il aller ?
Lois de police, certes, lois de reproduction aussi, mais au-delà, les ajustements juridiques sont retardataires (cf. le clonage thérapeutique), incertains et délicats à manier (cf. les embarras des juges en matière de secret médical).
Quel jeu social souhaite-t-on jouer ?
Il est temps de reconnaître que la fonction du droit n'est plus seulement de qualifier, de catégoriser, de dénommer, de hiérarchiser. La fonction nouvelle du droit est de tracer les limites, de repérer les restes des traces, d'accompagner le nomadisme des frontières. Le droit classique a été essentiellement un droit du centre, un droit centripète. Le droit médical, prémonitoire du droit de demain, est davantage un droit du milieu ( au sein deleuzien du terme), un droit de l'entre-deux.
Il faut revenir à l'allégorie de l'équilibre, de la balance : il faut des concepts ouvrant une médiation. Devant ce droit du corps en gestation, il faut bâtir des concepts de solidarité, de partage, garantissant la compénétration, l'interaction entre les corps, entre les libertés.
Avec la science médicale, on est en présence de protestations d'existences, autant chez le malade que chez le médecin, donnant lieu à des inquiétudes, des insatisfactions, des risques.
Comment un ordre juridique cohérent, organisé, hiérarchisé peut-il intégrer le désordre créé par la maladie ?
Face au vide du législateur et faute d'une symbolique puissante, le juge, abandonné à lui-même, a la tentation de jouer toujours la carte du pire, comme si la catastrophe devait immanquablement survenir. La jurisprudence est acrobatique, parfois subtile mais souvent scabreuse.

Le juge respecte ce qui a été conceptualisé : seul ce dont on possède le concept peut vous guider. Et l'éthique sous-jacente à cette pratique juridique ne fait qu'intérioriser un arbitraire culturel, comme si on avait à faire à une sorte de sacralité, d'enchantement, sans supports historiques ni sociaux. Le droit ainsi utilisé renforce le sentiment qu'il existe une barrière invisible, étanche et infranchissable entre ceux qui possèdent l'éthique et ceux qui en sont dépourvus. Certaines règles sont alors présentées comme intouchables, véritables tabous protégés par un silence religieux. Comme si seuls certains détenaient le privilège de posséder les clefs de l'éthique et de conserver le monopole du salut.
La science médicale peut aider à réaliser une éthique vécue comme une éthique de la liberté.
Les progrès de la science médicale ont montré que l'importance théorique des questions nouvelles dues à ces progrès n'avait pas de lien nécessaire avec le degré de formalisation de cette science. La science médicale est faite de discontinuités, de ruptures. On sait aujourd'hui que l'histoire des sciences n'est pas celle d'une vérité continue, inscrite de tous temps dans la nature des choses, et qui sortirait progressivement du néant. Cavaillès parlait de « la révision perpétuelle des contenus par approfondissement et rature ».
« Fonde-toi en liberté, par la maîtrise de toi » disait Socrate.

Les progrès de la science médicale sont fulgurants. Cela peut conduire soit à une médicalisation systématique de la société, ce qui serait potentiellement très dangereux pour les êtres humains, soit à un développement de l'éthique du partage et de la liberté. Car l'éthique médicale peut permettre de construire une éthique de bien être au-delà du simple « souci de soi », avec le souci des autres.
Devant cette crise du droit face aux progrès fulgurants de la science médicale, le risque est que la médecine devienne de plus en plus une « arme » du pouvoir d'Etat, à travers une médicalisation rampante de la société, et que parallèlement le droit ne sache pas abandonner (ou relativiser) le langage du pouvoir pour se tourner enfin vers l'individu charnel, existentiel.


« La liberté est la condition ontologique de l'éthique mais l'éthique est la forme réfléchie que prend la liberté »
Michel FOUCAULT, Dits et écrits, Tome IV.
Conférence prononcée le 8/4/2005
Colloque «Pratiques soignantes, éthique et sociétés : impasses, alternatives et aspects interculturels», organisé sur l’initiative du PPF RISES de l’Université Lyon 3 en collaboration avec l’Université Lyon 1 et les Hospices Civils de Lyon, avec la participation de l’Université de Marne La Vallée.