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| CONFÉRENCE |
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| Identité et culture, moteurs de reconversion économique |
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Xavier Greffe Monsieur Xavier Greffe dirige un programme de doctorat dans cette université. Il a enseigné à diverses universités: à Alger, Los Angeles, Poitiers et Orléans où il était recteur. En 2006 et 2007, il a aussi été professeur invité à l’Institut des recherches graduées sur les études publiques de Tokyo. Il a aussi oeuvré dans l’administration publique française pendant douze ans, entre autres comme directeur des nouvelles technologies dans le ministère de l’Éducation nationale et directeur de la Formation et d’apprentissage dans le ministère du Travail. Il est consultant auprès de la Commission Européenne et de l’OCDE dans le domaine de l’Emploi et de la gouvernance locale.
Monsieur Greffe est spécialisé en développement local, en politiques économiques et en économie des arts et de la culture. Ses publications récentes incluent : Managing our cultural heritage (1999, 2003, 2004), Arts and Artists from an
Economic perspective (2002), Le développement local (2003), La décentralisation (2005), Création et diversité au miroir des industries culturelles (2006), French cultural Policy (en Japonais 2007), Artistes et marché (2007). |
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[Résumé]
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Je suis très heureux de pouvoir discuter avec vous. Comme on l'a dit, je voudrais vous parler du rôle des activités culturelles dans le développement économique notamment des milieux ruraux. Vous savez que c'est quelque chose qui a monté de manière universelle au cours des dernières années. Que ce soit dans les pays de l'OCDE ou dans le monde entier, tout le monde s'accorde à reconnaître l'importance des activités culturelles sur le développement économique. Souvent même, on entend parler d'un certain nombre de chiffres en terme d'emploi, de PIB, de valeur ajoutée qui sont assez surprenants, au point que dans un rapport publié en Europe en 1993 qui faisait le point sur les problèmes structurels de l'Europe et sur sa capacité à créer de nouveau emplois et de nouveaux services , on avait mis la culture au tout premier rang. On avait identifié dix-sept secteurs susceptibles de jouer un rôle majeur et parmi ceux-là il y en avait cinq ou six qui relevaient directement des activités culturelles : le patrimoine, la musique, les arts visuels, le spectacle vivant, etc.
À partir de là, il y a eu effervescence dans ce domaine, au point que dans beaucoup de territoires ruraux on a considéré que lorsqu'on faisait face à un certain déclin du territoire, il y avait toujours au moins une ressource que l'on pouvait toujours remettre en valeur pour attirer des visiteurs et créer des emplois : c'était le patrimoine. Ceci dit, je voudrais souligner tout de suite une chose : s'il y a une attention très forte portée au rôle de la culture comme levier de développement économique, on constate que ça profite d'abord aux grandes zones métropolitaines. Si vous prenez par exemple les États-Unis d'Amérique : la part des activités de New York, Chicago et Los Angeles par rapport à l'activité nationale représente à peu près soixante-quinze pour cent (75%). Si vous prenez en Europe la France et le Royaume Uni, vous arrivez à des proportions un peu plus faibles mais le bassin parisien, tout comme le Grand Londres, représente plus de la moitié des activités culturelles. Au fond, on constate que s'il y a une montée en force de la culture comme levier de développement économique, c'est surtout pour les grandes zones métropolitaines.
À l'inverse, quand on regarde les territoires ruraux et les enjeux du développement culturel, on parle essentiellement du patrimoine et du tourisme en milieu rural. En sachant d'ailleurs aujourd'hui que ce qu'on a appelé de manière très variée l'agrotourisme, le tourisme vert, le tourisme culturel, etc., ce sont des frontières qui s'émoussent. Je ne connais pas assez le Québec pour vous dire quel est le diagnostic qu'il faudrait faire ici, mais si je prends le cas de la France, de la Belgique, de la Suisse, enfin des pays d'Europe de l'Ouest, on s'aperçoit effectivement que la forme d'activité touristique qui s'agrège autour de la mise en valeur du patrimoine attire toute une catégorie d'activités qu'on avait tendance à considérer comme séparées les unes des autres.
Ceci dit, quand on regarde le rôle de la culture dans les milieux ruraux, on est frappé par deux choses. Premièrement, il est extrêmement difficile de développer et surtout de profiter des activités culturelles dans des milieux où la densité de population est très faible. En second lieu, même si effectivement on s'appuie sur la culture parce qu'on a rencontré d'énormes difficultés liées à l'évolution des prix agricoles, de la compétitivité, mais aussi quelquefois et tant mieux de la solidarité internationale, les problèmes ne sont pas résolus pour autant. Il y a des concurrences extraordinairement difficiles liées à la culture quant à l'utilisation des ressources rares. Le problème de l'eau par exemple : au sud de l'Espagne, on a vu un conflit radical entre certains modes d'exploitation agricole qui consomment énormément d'eau, les serres notamment, et de l'autre côté, les hôtels qui veulent attirer des touristes. Autre exemple, à Ankhor au Cambodge, on a bâti à proximité du site touristique une centaine d'hôtels qui sont en train de détruire la zone phréatique qu'utilisaient un certain nombre d'agriculteurs. De plus, les temples sont construits sur un sable qui a besoin de cette zone phréatique. On arrive donc à un stade où c'est la ressource patrimoniale elle-même qui risque d'être compromise.
Deux stades du développement de la culture dans les milieux ruraux
Je voudrais maintenant répondre à la question que vous posez : comment les activités culturelles peuvent-elle ou non contribuer au développement durable? Quand on regarde cela, et un rapport de l'OCDE, il y a trois ans, l'a fait très en détail, on peut envisager trois stades dans le raisonnement. Je n'aborderai pas le premier ici qui nous amènerait sur un terrain trop vaste, celui de la culture en tant que mode de comportement, système de référence, système de valeur qui est plus ou moins favorable à la mise en valeur du territoire. C'est un thème important chez nous en Europe parce qu'on s'est aperçu dans certaines zones rurales, en Arcadie, en Grèce, par exemple, qu'une question se posait : est-ce que les représentations collectives des citoyens et des élus sont adaptées à prendre en charge des contraintes de qualité sur les normes de production? Je n'en parlerai pas davantage mais on pourra revenir sur ce point dans la discussion. Ce sont les deux stades suivants qui sont importants et quand on étudie le rôle de la culture en milieux ruraux on a deux manières de faire. D'abord on peut dire : grâce aux actifs culturels, un écomusée, un monument, un paysage culturel, on peut attirer des visiteurs et, à travers les dépenses que l'on attend de ces derniers, créer, défendre, relancer, maintenir et diversifier certaines activités. C'est le paradigme de l'attraction : le territoire rural va attirer grâce à la mise en valeur d'actifs culturels.
La seconde dimension est un peu différente et consiste à dire : ce qui compte pour le territoire, ce n'est pas seulement d'attirer des gens mais aussi de produire et d'exporter des biens et services qui ont une image locale forte, parce que cette image joue un rôle majeur dans l'identification des produits, l'attachement, la compétitivité en termes de qualité, etc. C'est le paradigme de la diffusion. Ce paradigme donne lieu à l'usage d'un terme complexe, celui des districts culturels. Je désire prendre ces deux éléments et vous montrer pour chacun quel est le raisonnement, sur quels éléments positifs on l'appuie, quels sont quelques-uns des résultats statistiques que l'on a et surtout quelles sont les conditions pour que ça fonctionne. Pour finir, je reprendrai de manière synthétique un certain nombre de conditions qui paraissent très importantes.
Le stade de l'attraction : effets directs et effets indirects
D'abord, prenons ce qu'on appelle souvent le paradigme de l'attraction : quand le bien culturel est consommé sur place par les gens qui y vivent. C'est la manière traditionnelle quand on essaie de voir le lien entre culture et développement local. Par exemple, on essaie de voir comment la visite d'un site, l'assistance à des fêtes locales ou à un festival, la contemplation d'un paysage culturel, etc. sont des éléments qui font venir le touriste. L'intérêt qu'on voit alors, ce n'est pas tellement ce que celui-ci va dépenser pour entrer dans le site, pour visiter le musée par exemple, mais plutôt ce qu'il va dépenser à l'occasion de cette visite et qu'on appelle les effets directs. C'est-à-dire qu'un touriste qui dépense pour aller à l'hôtel, aller au restaurant, pour se distraire, etc., laisse en partant une certaine somme, qu'on appelle l'effet direct, et que celle-ci va créer ce qu'on appelle l'effet induit. En effet, une partie de cette somme va se transformer en revenus pour les habitants du territoire concerné qui à leur tour vont dépenser. Une partie du montant va donc se transformer en effets indirects c'est-à-dire en achat de biens et services qui peuvent profiter au territoire et le total va créer ce qu'on appelle (terme magique, qui semble garantir du résultat) un effet multiplicateur.
Effets multiplicateurs
Par exemple, on dira que si je dépense 100$ en un endroit, la somme qui apparaîtra en plus sur le territoire au bout de quelques jour sera 120, 130 voire 150$. Beaucoup de la valorisation des sites et territoires et des investissements qui sont faits dans cette direction sont effectués au titre de ces fameux effets multiplicateurs. Mais il faut faire très attention ; il y a beaucoup d'études qui ont donné des chiffres tout à fait étonnants. Par exemple, en France, certaines personnes avaient fait une étude sur l'effet multiplicateur des visites au Mont-Saint-Michel et trouvé que l'effet multiplicateur était de neuf (9). Cela ne veut strictement rien dire car cela signifierait que pour un emploi mobilisé, il y en aurait eu huit de créés, ce qui est aberrant. Quand on regarde les statistiques, on s'aperçoit, et ce n'est pas négligeable, que l'effet multiplicateur est en moyenne de 1,5 ou 1,7 mais on s'aperçoit aussi qu'il est beaucoup plus faible en milieu rural qu'en milieu urbain. Par exemple, un effet de 1,6 en zone urbaine sur les dépenses faites dans un musée, passe en zone rurale à 1,2, ce qui est beaucoup moindre. Pourquoi cela? Parce que la grande difficulté du milieu rural est de garder le bénéfice de cette dépense sur le territoire concerné. Par exemple, pendant très longtemps il y a eu des touristes européens au Maroc et en Tunisie mais cela ne créait pas d'effet de développement. En effet, tout l'argent que les touristes amenaient repartait immédiatement pour acheter de la viande, des produits associés, etc.
Comment mesurer les effets multiplicateurs?
Donc, tout le problème en est un d'intégration du territoire concerné. On voit tout de suite apparaître le point fondamental : une chose est de tenir un raisonnement tout à fait valable « mettons en valeur notre patrimoine et ça peut éventuellement devenir un levier de développement », - ce qui est comme une exportation - sauf que les gens viennent consommer sur place. Autre chose est de savoir si on produit bien la totalité de cette consommation sur place. À partir de là, on entre dans des débats pour savoir comment effectivement mesurer et renforcer ces effets multiplicateurs. C'est le point central. Dire : «on a une ressource patrimoniale, donc on a la solution », c'est une erreur. On a le début d'une solution mais pas nécessairement la solution en soi. À cela s'ajoute un autre aspect, c'est que souvent les touristes paient un forfait au tour opérateur qui organise le voyage et souvent l'argent reste dans les grandes villes. On connaît ça en Europe. Le pays qui crée le plus de dépenses touristiques, c'est l'Allemagne. Cependant, le grand problème c'est que les tours opérateurs qui sont des puissances considérables arrivent à garder une grande proportion de la dépense touristique sur l'Allemagne, quitte à ce que les touristes partent en Espagne, en Italie, etc. On a vu ce phénomène dans des zones rurales. J'en ai vu deux exemples en Europe, deux manifestations culturelles très importantes où on s'est aperçu qu'en fait les territoires ne gagnaient pas d'argent. Les touristes venaient mais la nature des biens consommés ou le mode de consommation des visiteurs ne profitait pas! Il y a toujours un minimum évidemment, mais le problème est de rester dans une perspective de développement et non de reproduction simple.
Le stade du degré d'intégration du territoire rural
À partir de là, on voit apparaître une condition très importante qui est le degré d'intégration du territoire rural c'est-à-dire sa capacité à produire lui-même les biens et services dont les touristes ont besoin. Ça peut vouloir dire aussi que le territoire doit pouvoir orienter la consommation des touristes vers des services qu'il peut produire, car il n'y a pas de fatalité. Tout à l'heure, je faisais allusion à ces formes de tourisme qui vont du tourisme écologique à l'agrotourisme en passant par le tourisme vert, le tourisme culturel, etc.On s'aperçoit alors que beaucoup de touristes, surtout lorsqu'ils sont indépendants (parce que c'est plus compliqué lorsqu'ils sont avec les tours opérateurs), sont prêts à répondre à un certain nombre de sollicitations, de découvertes, d'activités, de loisirs authentiquement produits par le territoire concerné. Il y a un exemple très célèbre en Europe, qui date du XIXe siècle, c'est le tourisme alpin en Autriche, au Tyrol, dans le Nord de l'Italie et en Suisse. C'est une forme de tourisme qui faisait vivre les territoires ruraux pratiquement toute l'année, aussi bien l'hiver que l'été, dans des lieux où l'agriculture est assez pauvre parce que, justement, ils arrivaient à faire venir un tourisme qui était en adéquation avec les services que pouvait produire ce territoire. Toutefois, c'est un peu la success story qui peut parfois cacher le reste.
La durée des activités culturelles
Il y a un autre élément qui est très important, c'est qu'il faut faire durer les activités. On le voit bien lorsqu'elles sont saisonnières, ponctuelles ou lorsqu'elles n'ouvrent que le week-end. C'est important parce qu'il y a une espèce de cercle vertueux qui va en dépendre. Si la quantité de services que vous rendez est suffisamment étendue dans le temps, vous pouvez investir dans la totalité de ces services. Vous pouvez former des compétences, créer des marchés, mettre en oeuvre des productions, etc. Si, par contre, ce tourisme est très ponctuel, c'est très délicat. Non seulement vous n'allez pas investir dans les compétences correspondantes mais vous allez devoir mobiliser des gens des grandes villes que vous allez faire venir à des prix extrêmement élevés. Un exemple très précis est le Futuroscope à Poitiers, en France. Poitiers est une ville de 100 000 habitants au milieu d'une région profondément rurale. En gros, dans le département de la Vienne, il y avait environ 100 000 visiteurs par an qui venaient en général voir les églises et ne passaient pas une journée. Le parc hôtelier de Poitiers était pratiquement inexistant. Ils ont créé le Futuroscope qui a attiré trois millions et demi de touristes, ce qui est impressionnant pour une région qui a environ 300 000 habitants. Ce qui est intéressant, c'est que le Futuroscope a d'abord été ouvert un ou deux mois par an et ça marchait moyennement. On était obligé d'envoyer toutes sortes de services, le blanchissage par exemple, à Paris. Cependant, au bout d'un certain temps, la montée en charge de ce parc de loisirs est arrivée à onze mois et demi par an et ça a changé complètement les choses! Tous les services ont pu être rendus sur place. Ils ont pu investir, développer des compétences, etc. En effet, on ne peut investir que si on amortit et pour amortir il faut qu'il y ait une durée minimale.
La diversification des activités
Un autre élément est, à partir d'une activité de base, la diversification des activités. On en trouve un exemple dans la ville d'Annecy en région rurale en France. Les gens d'Annecy ont créé un festival audiovisuel dans le domaine des dessins animés. Comme tous les festivals, celui-ci dure quinze jours ou trois semaines mais c'est difficile parce qu'on fait venir des professionnels. Or, ils ont doublé ce festival de musées, de marchés et de formations dans le même domaine. Du coup, cela a complètement changé la retombée touristique parce que, non seulement on s'appuyait sur plusieurs piliers, mais aussi parce que si l'un d'entre eux durait peu, les autres duraient beaucoup plus longtemps. Donc, intégration, diversification et prolongement dans la durée.
Pour terminer sur ce premier thème, je vais vous donner un exemple qui est très célèbre : celui de la ville de Cordoue qui se trouve en région rurale, en Espagne. Cordoue avait un problème : non seulement la ville ne faisait pas d'argent avec le tourisme mais celui-ci lui occasionnait des coûts. Les touristes arrivaient en car et repartaient après avoir passé une heure ou deux dans la grande mosquée, ce qui créait des effets d'engorgement, de déplacement, de pollution sans apporter aucun bénéfice. Donc, les gens de Cordoue ont mis en place une stratégie pour faire en sorte que les touristes passent au moins une nuit sur place. Ils ont restauré des secteurs de la ville, créé des musées, etc., et ça a eu un effet mirobolant. D'ailleurs, l'Europe en a fait un leitmotiv : l'enjeu du tourisme, c'est le tourisme d'un jour, c'est-à-dire qu'il faut que le touriste passe au moins une nuit sur le site. On en a tous déduit que dans le cas contraire, en général ça coûte beaucoup plus cher au site que ça ne lui rapporte.
L'exportation de produits culturels
Je voudrais maintenant venir au second thème que j'avais annoncé, moins connu, qui est celui de l'exportation de produits culturels. Aujourd'hui, en Europe, on s'aperçoit que pour les produits européens, la compétitivité par les coûts est devenue tout à fait impossible: le produit polonais coûte dix fois moins cher que le produit français et le produit chinois coûte quarante fois moins. Donc, on peut faire tous les efforts que l'on veut en terme de productivité et il faut les faire , mais il n'est pas évident qu'on les rattrape. Pourtant il faudra bien qu'on continue à y travailler. Par contre, un des effets positifs de la mondialisation, même s'il y a un phénomène d'homogénéisation dans les pays, c'est qu'il y a un phénomène de diversification au niveau mondial. On s'aperçoit que la demande va en croissant pour les produits qui ont une image plus forte, un caractère non substituable. Depuis un certain temps maintenant, on a donc mis en exergue ce qu'on appelle les « produits culturels », non pas les œuvres d'art ou les services touristiques classiques, mais plutôt les biens qui ont à la fois une valeur utilitaire et une valeur esthétique, sémiotique, symbolique, etc. L'existence de cette valeur donne une certaine spécificité aux produits et lui permet de compenser des arguments très défavorables en terme de coûts ou de prix de revient. Ce produit qui associe une dimension fonctionnelle et une dimension esthétique devient par conséquent un élément très important. On s'aperçoit aussi que ces produits culturels sont traditionnellement produits dans des territoires qui ont su garder un certain savoir-faire, qui ont su mettre en phase une certaine image, une certaine cohérence entre la matière première, le produit fini, le savoir-faire et un certain nombre d'éléments.
C'est assez facile à montrer quand on parle des villes : on peut citer Limoges en France, Murano en Italie, Cordoue en Espagne, etc. Dans le milieu rural, on mise plutôt sur le produit alimentaire, notamment sur le fameux thème, majeur aujourd'hui, qui est celui des appellations d'origine contrôlée ou des caractéristiques géographiques déterminées. Je pourrais vous parler du camembert, du vin, etc. Je vais vous donner l'exemple d'un endroit en Italie qui s'appelle Asti, que vous connaissez au moins pour le vin. Souvent, l'image positive d'un produit bénéficie à d'autres produits. Sur Asti, on a fait des études très intéressantes selon lesquelles la défense de la qualité du vin profitait à la qualité du textile, d'une céramique traditionnelle produite sur le territoire, etc. La condition déterminante, c'était cette espèce d'entrecroisement des qualités et de leur reconnaissance. Bien sûr, les ruraux n'ont pas nécessairement des ressources qui permettent d'aller dans ces directions, mais un certain nombre d'entre eux peuvent les avoir et c'est vrai que, quand on prend les produits alimentaires ou agroalimentaires, on trouve plus facilement des exemples de ce type que dans d'autres domaines.
C'est très important et il faut le prendre en considération pour au moins défendre cet acquis. C'est ce qu'on appelle le district culturel : il y a un certain nombre d'entreprises, de compétences, de réseaux commerciaux qui font que certaines de ces productions peuvent à la fois être maintenues, se développer et surtout avancer sous le signe d'une qualité originale. Les réseaux commerciaux sont très importants, car souvent dans les entreprises qui ont des côtés culturels, le côté commercial est sacrifié au côté production. Cela arrive dans les métiers d'art en milieux ruraux. Un autre élément très important, c'est la transmission des entreprises et la transmission du savoir-faire.
Le temps manque, mais en conclusion je voulais développer trois éléments. D'abord, insister sur le thème de la « solidarité des patrimoines », notamment en milieu rural. Aujourd'hui, on ne peut plus faire de distinctions entre le patrimoine bâti, le patrimoine naturel, le patrimoine ethnologique, le patrimoine gastronomique, etc. et donc il est tout à fait vital, quand on essaie de faire un projet de développement qui joue sur tous ces éléments, de faire avancer la qualité de tous ces patrimoines en même temps. La seconde chose, c'est « l'enrichissement de l'offre de services » et la troisième, car nous sommes dans une problématique de développement durable, c'est de « veiller à ce que ce type d'exploitation soit compatible avec les ressources rares d'un territoire. » On a tendance à dire qu'en territoire rural, il n'y a pas beaucoup de monde mais il y a des ressources. Ce n'est pas toujours vrai: les sols sont fragiles, l'eau est rare et pour certains territoires, ça joue. Mais je dois m'arrêter… Merci pour votre attention.
Période de questions
Eric Lord, de Culture Mauricie :
Dans votre conférence, vous avez souligné qu'il y a des difficultés pour le monde rural à se positionner vis-à-vis de la culture. Dans cette salle, il y a plusieurs décideurs qui ont une influence sur le développement du milieu rural. Comme économiste, que leur diriez-vous ? Est-ce que la culture est une opportunité ou un leurre pour le milieu rural et son développement?
Xavier Greffe :
Tout d'abord, je veux préciser que je donne mon avis en tant que citoyen et non en tant qu'économiste. En réponse, je voudrais souligner quelque chose que je n'ai pas eu le temps de dire dans la présentation : il y a un enjeu très fort dans la culture en deçà et au-delà des aspects économiques qui doivent être pris en considération et c'est l'identité et l'image d'un territoire. Un grand problème des territoires ruraux, c'est la désertification de ces territoires. Les jeunes partent et il est évident que s'il n'y a pas l'idée d'un milieu, d'un projet, si le territoire ne renvoie pas à ceux qui l'habitent une image, une certaine fierté, ce phénomène est très grave. Je ne dis pas que la culture résout tout, au contraire, mais je pense que l'attitude vis-à-vis de la culture est quelque chose de très fort.
Prenons l'exemple d'un village en milieu rural très profond en France qui s'appelle Saint-Savin-sur-Gartempe. Il y a là un des sites qui est sur le patrimoine mondial de l'UNESCO, une abbaye avec des fresques romanes uniques en Europe. Ce site n'a jamais réussi à avoir plus de 35 000 visiteurs par an, ce qui n'est rien. En plus, les habitants fuyaient, ils partaient dès qu'ils pouvaient. Pour faire une histoire courte, plusieurs conservateurs et élus se sont dit : « Au fond ,ce qui est important dans cette abbaye c'est, en plus des fresques et des visiteurs, que ce territoire a su, il y a 1000 ans, créer des couleurs, des pigments qui sont exceptionnels et que certains spécialistes viennent voir du monde entier. On va se servir de ça pour redonner une image positive au territoire et pour créer des activités. » Ils ont réussi à recréer avec des laboratoires universitaires les fameux pigments du Moyen âge. Eh bien aujourd'hui, le flux de désertification est arrêté, non parce qu'il y a création de travail dans cette activité des couleurs mais parce qu'on a donné à voir aux gens qu'il y avait quelque chose d'intangible sur ce territoire qui lui donnait une force, une identité, et qu'on pouvait s'appuyer dessus pour lancer des projets.
Je dirais donc en réponse : n'attendez pas de miracle de la culture sur le plan économique. Par contre, dites-vous que s'il n'y a pas cette dimension culturelle, vous ne ferez rien sur votre territoire, y compris rien d'économique bien entendu. |
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