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| CONFÉRENCE |
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| Villes et villages : un territoire en partage, une occupation nécessaire |
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Jean-Paul L'Allier Maire de la ville de Québec de 1989 à 2005, Me Jean-Paul L'Allier a occupé plusieurs fonctions ministérielles entre 1970
et 1976. Il a été délégué général du Québec à Bruxelles de 1981 à 1984. Après avoir quitté la vie politique, Me L'Allier agit
comme professeur invité à l’Université Laval où il participe aux activités d’enseignement et de recherche de l'École
supérieure d’aménagement du territoire et du développement régional invité à l’école supérieure d’aménagement du
territoire et du développement régional. Avocat, il est associé au cabinet Langlois Kronström Desjardins de Québec,
Montréal et Lévis.
Me L’Allier a présidé les États généraux de l'aménagement du territoire et de l’urbanisme tenus en octobre 2006. |
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Vous me permettrez d'abord de vous remercier de m'avoir invité à prendre la parole sur des sujets qui m'ont préoccupé toute ma vie. Avant d'entrer dans le vif du sujet, je voudrais féliciter et remercier Jacques Proulx qui a été à l'origine de cet effort de mobilisation à partir de 1991, après avoir été président de l'UPA, et qui a décidé qu'on ne pouvait pas continuer de faire les choses comme avant. C'est un homme de vision qui dit sa façon de penser, qui le fait clairement et avec assez de conviction pour qu'on ait envie de l'écouter et de le suivre. Il est important de rendre témoignage à des gens comme lui pour qu'ils continuent de nous entraîner. Merci de travailler à faire cette promotion de la revitalisation du monde rural.
Ville et ruralité. À première vue, on se dit qu'elles doivent s'opposer. Pourquoi ? Parce que le système politique dans lequel nous vivons (la fiscalité et le partage des fonds publics) fait tout pour nous opposer les uns les autres, en faisant de nous des concurrents. On s'accuse mutuellement : « tous les fonds vont à Montréal » ou au contraire, « tous les fonds vont dans les régions ». On parle de « régions ressources » et de « régions sans ressources ». On a l'impression que tout est fait pour exacerber les rapports entre ville et ruralité. Pourtant, on passe à côté de l'essentiel si on s'accuse les uns les autres. Il n'y a pas de faute, il n'y a que des défis et ces défis, nous ne pouvons les relever qu'ensemble.
Je viens de Sainte-Scolastique, j'ai donc été élevé dans un milieu rural. Mon engagement a toujours été basé sur des valeurs acquises au fil des années au contact des gens des villages. J'ai vécu le traumatisme de Mirabel du côté des expropriés. Le jour de l'inauguration de l'aéroport, j'étais avec eux plutôt qu'avec Pierre Trudeau à couper des rubans ! Comme membre du gouvernement, j'ai connu le grand projet de la Baie-James en même temps que le projet de Mirabel. Les gens trouvaient que la Baie-James était gigantesque et que Mirabel était prioritaire. Puis est survenue la crise du pétrole : et Mirabel ne s'est jamais réalisé alors que la Baie-James est devenue un coup de génie parce que le prix de l'électricité est attaché au prix du pétrole ! J'ai connu l'enquête de la commission Cliche dans la construction parce que, à un certain moment, il y avait des vaches sacrées dont il fallait secouer la queue un peu fort pour retrouver le droit chemin des choses à faire! Les rapports tablettés, nous disent les journaux, il y en a plein les tablettes. Et il y a plus de rapports tablettés qu'il n'y a de fonctionnaires tablettés! Ces rapports sont tablettés même quand ils sont sur les pupitres parce qu'un rapport, habituellement, est remplacé après deux ans par une autre vision, par un autre texte, par un autre groupe de professeurs d'université et ainsi de suite. Ce sont des concepts. On joue avec des idées. On sait qu'il faut faire les choses autrement, mais comment ?
Pour une fiscalité réaliste
La problématique sera relativement facile à déterminer. C'est toujours en gros les mêmes problèmes qu'on n'arrive jamais à régler : prenons celui de la fiscalité qui est faite pour mettre les villes en opposition les unes contre les autres, d'où la naissance des fusions. Cette fiscalité est basée sur la valeur foncière et on lui demande de porter des charges sociales, culturelles, des charges d'aménagement alors quelle n'est pas faite pour cela. Quand on dit que les villes ou les régions ont besoin d'argent, il se trouve toujours un fiscaliste quelque part pour étudier la fiscalité d'un village et dire : « Les citoyens payent seulement 0,65 $ du 100 $ d'évaluation, alors qu'à Montréal, ce montant est de 1,80 $ ou 2,00 $, etc.» Cette analyse est complètement fausse : ce n'est pas de la valeur de la propriété mais de la capacité de payer des gens et de l'économie dans laquelle ils vivent que devrait dépendre l'effort à faire selon l'intérêt qu'ils portent à leur développement. Dans les villes, il y a déjà eu la taxe sur le divertissement qui rapportait 3 % sur le cinéma, sur les divertissements des citadins. À un certain moment, le gouvernement a eu besoin d'augmenter ses revenus. Il a décidé de reprendre ce 3 %, de donner une somme d'argent aux municipalités et il a créé la TVQ. Les municipalités ont grogné mais elles n'avaient pas le choix. C'est ainsi qu'on nous a enlevé toute forme d'intéressement à notre développement. Quoi qu'il se passe sur notre territoire, nous n'obtenons que la taxe foncière. Ce n'est pas suffisant. Nous avons beau nous décarcasser pour faire du développement, nous ne touchons aucun retour. Dans les villes, c'est évident. À Québec, il y a le carnaval, le festival d'été, les grands événements, etc. Plus il y a de monde, plus le succès est grand, plus les restaurateurs et les hôteliers sont contents. Par contre, il y a aussi plus de papiers à ramasser. La ville nettoie tout mais toute la fiscalité de ces événements va au provincial et au fédéral. Tout ce que la ville en retire, ce sont les factures du nettoyage et de la mise en valeur du site. À un moment donné, elle s'essouffle.
Une vision d'ensemble nécessaire
Il y a des visions sectorielles : chaque ministère a sa vision et son propre découpage du territoire. Le découpage scolaire ne correspond pas au découpage social, les découpages politiques fédéral et provincial sont différents. Chaque niveau développe une façon de voir les choses mais il manque une vision d'ensemble. Si on ne peut pas penser ensemble les villes et les villages, on s'ignore forcément et cela parce qu'on ne prend pas le temps de connaître l'autre. On est incapable de saisir l'intérêt de faire les choses ensemble. Or, si on ne connaît pas l'autre, sur quoi s'appuiera-t-on ? Ce sera sur les préjugés qui nous sont fournis par les journaux, la télévision et tous les médias qui gagnent leur vie dans le spectaculaire et ne parlent que de ce qui ne va pas.
Nous assistons à la multiplication des groupes de pression sur tous les sujets possibles et imaginables. Aujourd'hui, ce n'est pas à la mode de dire « Il faudrait regarder ça de près » parce que, tout de suite, on vous donne l'exemple d'un groupe essentiel. Pourtant, est-il possible que ces groupes de pression soient tout simplement une déformation du manque de leadership politique, du fait que chacun veut assumer son propre leadership sous lequel peut se cacher toute une gamme d'intérêts et de valeurs diverses qui vont du « pas dans ma cour » jusqu'à « il faut faire ça ensemble » ? Quand on voit se multiplier les outils destinés à s'opposer aux idées, on se rend compte qu'ils peuvent bloquer complètement le développement d'une région ou d'une ville. Cependant, quand on regarde la liste des outils qui servent à construire et développer les solidarités, à associer les citoyens au bon moment, c'est-à-dire au début des processus de réflexion qui conduisent à l'action, on réalise qu'ils sont rares.
C'est tellement facile en politique de former des groupes d'étude quand il y a un problème auquel on ne veut pas faire face, que ce soit parce qu'on est minoritaire, parce qu'il y a une élection ou simplement par manque de courage. Bien sûr, parfois un groupe d'étude est absolument essentiel comme, par exemple la Commission Pronovost. Je ne suis pas en mesure de dire si toutes les recommandations sont bonnes mais j'ai lu le rapport. C'est bien écrit, fort intéressant et instructif. Qu'est-ce qui va en découler ? Est-ce que des changements majeurs vont s'opérer ou est-ce qu'on se contentera de constater que la ruralité doit se résigner à une place secondaire parce que l'avenir, qu'on juge uniquement dans l'optique de la mondialisation de la grande économie, passe par les méga fermes et les méga entreprises ? Ces méga entreprises peuvent être efficaces sur le terrain et employer de la main-d'œuvre. Souvent c'est une main d'œuvre qui vient de l'extérieur parce que ces entreprises n'en trouvent pas autrement. Je connais des gens, pour qui j'ai d'ailleurs beaucoup de respect, qui font venir chaque année 50 à 70 cueilleurs de fraises du Mexique. Ils font un travail exceptionnel à l'Île d'Orléans. Pourtant, est-ce que c'est l'avenir de l'Île d'Orléans d'avoir deux ou trois grandes fermes ? Est-ce que le patrimoine ne passe pas plutôt par la paupérisation assumée de ceux qui choisissent de vivre la ruralité ? Est-ce qu'on ne doit pas chercher à établir des liens entre la ruralité et la ville, elle qui draine les jeunes des régions avant de se faire à son tour drainer par des centres plus importants ?
Les solutions possibles
Est-ce qu'on ne peut pas trouver des façons de faire les choses ensemble ? J'entre maintenant dans le corridor des esquisses de solutions possibles. Je vais commencer par vous dire ce qu'il ne faut pas faire. Il ne faut pas essayer de trouver des solutions d'avenir en creusant le statu quo. C'est ce qui s'était passé à Mirabel qui est le scandale administratif du siècle. Dans cette région, on a exproprié 97 000 acres de terre. Au début, les gens de Mirabel étaient contents parce que l'aéroport apporterait des emplois stables et de qualité. Les gens ont applaudi jusqu'à ce qu'on leur dise qu'ils allaient recevoir 200 $ l'arpent en compensation. Qu'est-ce qu'ils pouvaient faire avec cette indemnisation ? Se réinstaller dans le coin de Mont-Laurier ? Ils étaient à 35 milles de Montréal et ils voulaient continuer à être des exploitants agricoles dans un périmètre acceptable ! Ces gens ont été mis de côté. Par contre, tout cela a donné lieu aux plus belles études que j'aie jamais vues sur la gestion du territoire. Un groupe nommé SATRA, dirigé par M. Laliberté, a fait des cahiers extraordinaires sur la nature du sol, du sous-sol, son potentiel, etc. Ce qu'on aurait pu en retenir, c'est que le développement de Montréal devait se faire dans l'axe Mirabel - centre-ville et qu'il fallait associer cet espace à un développement intégré ayant pour centre la ville de Laval. Alors, on aurait pu construire une autoroute, un train rapide, des liens entre Mirabel et le centre-ville !
Ce n'est pas ce qu'on a fait : chaque groupe d'intérêt, chaque lobby a fait pression et s'est opposé à ceci ou cela. À cause de l'augmentation du prix du pétrole, on a construit deux pistes au lieu des quatre prévues. Les compagnies d'aviation se sont plaintes de ce qu'il n'y avait pas suffisamment de routes d'accès à l'aéroport. Il était plus long de se rendre de Mirabel à Québec que de Paris à Mirabel ! Pendant ce temps, Toronto s'est développée. Comme Mirabel ne réussissait pas à assurer le lien entre Montréal et Ottawa, cette dernière s'est dotée d'un vrai aéroport de capitale. Mirabel s'est donc affaissée et les terres sont restées à peu près inexploitées. Ces terres étaient louées à l'année. Quel exploitant agricole investit dans une terre qu'il loue à l'année ? Il l'exploite tant qu'il peut, mais il ne « met pas un sou dedans » parce qu'il ne sait pas s'il sera là l'année suivante ! Si j'ai choisi cet exemple, c'est pour montrer les occasions qui ont été manquées de développer de façon intégrée le rural et l'urbain.
En plus du statu quo, il faut éviter le plan d'ensemble mur à mur qui s'applique à tout le monde et qui ne convient jamais à personne. C'est comme dans l'armée où il y a deux tailles : trop grand ou trop petit ! Pour qu'il n'y ait pas de mur à mur, il faut avoir une vision de ce qu'on pense être le développement des régions. Il faut accepter que deux régions se situent à des étapes différentes ou même s'orientent différemment. Il faut percevoir que ce qui fait la force d'une région ce sont les valeurs que les gens y reconnaissent, le potentiel que les gens y voient. C'est fondamental.
Trois règles d'action
Il y a trois règles qu'il ne faut jamais oublier.
Premièrement, c'est l'idée que les gens se font de leur région et de ses réalités qui devient pour eux une réalité. Qu'un expert donne un avis contraire, ils le refuseront : « L'expert ne connaît rien. Moi je vis ici, et ici c'est comme ça ! » En conséquence, il ne faut pas essayer de transformer arbitrairement les régions. S'il y a des terrains à culture, comme à Mirabel, il ne faut pas y faire un centre de ski, mais plutôt essayer de développer celui qui est dans les Laurentides. Même chose dans Charlevoix : cette région a des richesses extraordinaires mais elle doit continuer à identifier avec logique les champs porteurs pour son avenir. Ce sont les personnes qui sont porteuses du développement selon l'appréciation qu'elles font de leur propre milieu. Si on oblige les gens à se concurrencer, à dépenser 30 ou 40 % de leur énergie à « planter » le voisin pour avoir un petit peu d'air, on tourne en rond et on gaspille.
La deuxième règle, celle que j'ai suivie quand j'ai vécu mes défis à Québec et ailleurs, c'est qu'il faut toujours faire plus que ce qu'on peut faire de mieux. Cela me vient de mon grand-père qui était à la fois boulanger et menuisier parce qu'il ne pouvait pas vivre seulement d'un des deux métiers...
Finalement il y a une troisième règle qui s'applique à nous les administrateurs, les politiques, les citoyens et qui concerne la fiscalité. Si on ne trouve pas le moyen de partager les risques, les efforts et les bénéfices d'une façon équitable, on s'en va nulle part. Il ne peut pas y avoir les risques d'un côté, les efforts de l'autre et le bénéfice dans un troisième lieu. Churchill disait : « Plus vous regardez loin dans le passé, plus vous avez de chance de voir loin en avant. » Souviens-toi de tes racines, regarde d'où tu viens ! Qu'est-ce qui était porteur ? C'est avec ça que tu vas pouvoir avancer. Quand nous avons entrepris la revitalisation du quartier Saint-Roch, c'est la banlieue qui était notre concurrent sur le plan fiscal. Les commerces quittaient le centre-ville et la banlieue les accueillait sans aucune règle d'urbanisme valable pendant que nous devions protéger le patrimoine. Nous avons décidé de ne pas concurrencer la banlieue par la banlieue. Nous aurions pu faire un centre commercial à partir du mail couvert au centre-ville, sauf que nous n'aurions pas eu de stationnement gratuit pour les usagers. Le jour où les gens seront obligés de payer le stationnement d'un centre commercial, ceux-ci vont perdre en popularité ! Alors que pouvions-nous faire ?
Un centre-ville respirable plutôt qu'un centre commercial
Nous avons retrouvé le sens profond de la ville, nous avons regardé les plans d'il y a 40 ans, 50 ans, et réalisé qu'ici il avait une place publique, là il y avait une rue. Nous avons essayé de retrouver la trame fondamentale, non pas pour tomber dans le passéisme et encercler le quartier de telle sorte qu'il ne puisse plus respirer. La première règle de l'urbanisme c'est de permettre à une ville de respirer dans les années à venir et non pas de suivre les dictats des écoles d'urbanisme. Nous nous sommes aperçus qu'en recréant de la ville là où il y avait eu de la ville, ça pouvait marcher. Pour ne pas tomber dans le panneau de copier le centre commercial, il faut se demander: « De quoi a-t-on besoin dans une ville que les centres commerciaux ne peuvent pas fournir ? » On s'aperçoit alors qu'il n'y a pas de bons restaurants dans de tels centres. Habituellement, les restaurants d'artisans comme le Clocher penché à Québec, ne se trouvent qu'en ville. Il y a des commerces qui ne se trouvent bien que dans des milieux semblables.
Une autre règle est sortie de ces réflexions. Les gens les plus âgés du centre-ville nous disaient toujours : « Il n'y a pas de solution, ce n'est pas possible ». C'était démoralisant car nous pensions que s'il y avait eu des solutions, ils les auraient trouvées. Pourtant, un jour, un homme m'a donné une clé. Il m'a dit : « C'est bien beau ce que vous voulez faire, mais moi je viens de donner mon commerce à mes filles, je suis trop vieux, c'est à leur tour. Elles veulent faire toutes sortes de chambardements, sortir la quincaillerie, faire entrer la mode. Je pense que ça ne marchera pas. » J'ai retenu une chose : ceux qui ont été victimes, témoins ou acteurs involontaires de la dégradation d'un milieu ne peuvent pas être les artisans du renouveau. Il faut donc avoir des âmes nouvelles, des jeunes, des gens qui viennent de l'extérieur avec d'autres cultures et d'autres langues, qui vont lire la situation d'une manière différente et trouver des éléments de solution. Je reviens à Churchill : « Tout le monde savait que ce n'était pas possible. Eux ne le savaient pas et ils l'ont fait. » Associer la nouvelle clientèle à la conception du développement, c'est ce qui va faire avancer les choses.
Un exemple de solidarité ville région
J'ai vécu une expérience qui est porteuse à la fois de mes valeurs et de quelque chose qui pourrait se développer. Un jour l'ACDI, à Ottawa, a demandé à la ville de Québec d'envoyer des fonctionnaires pour organiser le conseil municipal de la ville d'Ouagadougou. Ce projet a fait l'objet d'un article dans le journal. Quinze jours plus tard, j'ai reçu une lettre du maire de Bergeronnes, Francis Bouchard, qui disait : « C'est beau ce que vous faites en Afrique, je vous félicite. Mais avez-vous pensé qu'il y aurait du monde pas loin de chez vous qui aurait aussi besoin d'aide ? » Et il m'a invité à venir voir sur place ce qu'on pourrait faire. J'y suis allé avec Jacques Jobin et Jean Savard. Nous avons passé la journée à échanger avec le conseillers municipaux. Ils nous ont expliqué des choses qu'on ne perçoit pas à partir de la ville ou du ministère des Affaires municipales, qu'on ne perçoit que lorsqu'on est sur place. Ils nous ont fait visiter le village où ils avaient fait construire un aréna pour garder les jeunes sur place. Ceux-ci étaient quand même partis. L'aréna est vide et maintenant on le loue à quelqu'un qui s'en sert pour entreposer du bois. On nous a fait remarquer que la route coupe le village en deux, ce qui ne donne pas envie de s'y arrêter. Ils voulaient se prendre en main et faire des choses. Mais le maire nous a expliqué : « Le budget de la municipalité est de 900 000 $ par année. Notre fonction publique c'est un directeur général, un trésorier et moi-même qui suis engagé à temps partiel. Je ne peux pas engager des firmes de communication ou des agents d'urbanisme pour nous aider. »
Je lui ai proposé de leur donner accès à un certain nombre de services de leur choix en demandant à nos fonctionnaires de travailler sur une base à peu près bénévole. Ce projet a été très bien accueilli et encore maintenant marche très bien, particulièrement pour la formation des pompiers volontaires. À la ville de Québec, cette aide ne paraissait pas dans les livres mais pour Bergeronnes, elle faisait une différence.
Il y a des filons à exploiter de ce côté-là. Nous ne sommes pas concurrents et nous ne sommes pas là pour dire quoi faire. Nous sommes là pour demander : « Est-ce qu'il y a des choses chez nous qui pourraient vous aider ? » Nous avons parlé de promotion de la ville. À Québec, il y a un cahier publié sur toutes les activités offertes aux écoliers et que les enseignants peuvent choisir. Pourquoi ne pas y inscrire le centre d'éducation à la mer qui est à Bergeronnes ? L'idée n'est pas de faire la promotion des Bergeronnes en Suisse, mais à Limoilou, à Québec, à Charlebourg, etc. Nous avions trouvé des filons de complémentarité. De tout ce que j'ai pu vivre comme expérience, celle-là a été la plus émouvante. Si on peut tendre la main, il faut le faire. Il n'y a pas de grosses ou de petites mains : que les maires dirigent 100 000 ou 1 000 000 d'habitants, ils ont les même tâches et responsabilités.
Le développement de la complémentarité est une attitude, une façon de percevoir les choses. Cependant, il faut accepter de faire les choses autrement. Il faut communiquer selon la règle première de la communication qui est, non de parler, mais d'écouter. Il faut chercher une meilleure connaissance et compréhension de l'autre pour faire tomber les préjugés. Vous le savez, les gouvernements, les entreprises, les fondations ont tendance à se coller au succès. Dès que vous aurez une action qui donne l'image d'un succès, vous intéresserez des gens. Par contre, si vous présentez votre municipalité comme un gros ramassis de problèmes, vous allez faire fuir les élus, la caisse populaire, tout le monde. Il faut donc vous organiser pour obtenir des succès, même petits, essayer de vivre des expériences qui vont se répercuter ailleurs.
Tout ce qui nous oppose contribue à nous nuire, nous affaiblir et nous appauvrir
Revenons à l'histoire. L'UPA n'a pas été fondée il y a 400 ans, comme la ville de Québec. Quand les agriculteurs se sont mis ensemble c'était pour être plus forts. L'attitude coopérative est l'un des principaux moteurs du développement moderne dans l'histoire du Québec. Que ce soit pour les institutions financières, d'assurances ou agricoles, à chaque fois que nous avons réussi à nous unir, nous avons progressé. Cette solidarité qu'il nous faut développer, c'est la continuation de ce mouvement que Desjardins exporte aujourd'hui, la formule coopérative. Le rôle assumé par les villes-centres est important. Elles sont au centre pour servir ceux qui sont autour, pas pour se développer en parallèle et chercher de l'argent sans se préoccuper des régions. Il y a des préjugés : on croit que dans certaines régions les gens « sont sur le BS » alors qu'il y a plus de chômeurs dans l'Est de Montréal que dans toute la Gaspésie ! C'est par une autre attitude qu'on développera la solidarité et la fierté qui nous feront avancer. Tout ce qui nous oppose et nous divise comme société contribue à nous nuire, nous affaiblir et nous appauvrir.
La consultation publique sur les orientations et les concepts doit se placer en amont. Par contre, il faut ensuite prendre des décisions et passer à l'action. Actuellement, nous avons je ne sais combien de mécanismes superposés parce que nous n'avons pas eu les moyens ou l'envie de « nettoyer la place ». À Québec, il y a 34 étapes différentes pour changer un règlement de zonage et l'opération peut durer jusqu'à 3 ans. N'est-ce pas un frein au développement ? Il faut consulter les gens mais au bon moment, c'est-à-dire au début. Ensuite, il faut respecter les processus de prise de décisions et il faut que ceux qui ont été élus pour les appliquer assument les risques de leurs décisions. S'il avait fallu faire un référendum sur toutes les décisions qui font le succès de la ville de Québec, un parc dans Saint-Roch par exemple, jamais nous n'aurions réussi. Heureusement nous n'y étions pas obligés, nous nous sommes contentés d'associer les gens au moyen des conseils de quartier.
Pour une loi allégée sur l'aménagement et l'urbanisme
Je terminerai en vous disant que la loi sur l'aménagement et l'urbanisme est actuellement en processus de révision pour la première fois depuis 25 ans. Si les gens de la ruralité et des villes ne s'associent pas pour faire en sorte que cette loi soit un outil de développement plutôt qu'un outil de contrôle, il faudra encore 25 ans pour sortir de la misère! La loi sur l'aménagement et l'urbanisme doit être repensée en fonction des besoins particuliers, basée sur une obligation d'informer, de consulter au bon moment et d'agir. Il faut identifier son potentiel, le reconnaître et le partager. Donner ses priorités ne signifie pas laisser tomber le reste, cela signifie se mettre derrière la charrue et faire un sillon dans une direction. Ensuite, on sème dans ce sillon et on en fait un deuxième, etc. Les marchés publics dans les villes sont le lien privilégié pour l'éducation à la ruralité. Quand on va au marché au centre-ville, à Québec et qu'on parle avec ceux qui vendent leurs produits et les expliquent, on a envie d'aimer ces gens-là. Ils font plus que nous faire manger : ils nous éduquent et ils nous ramènent les deux pieds dans notre histoire. Ils nous invitent aussi à nous associer à eux pour l'avenir.
Nous nous trouvons devant un défi considérable, celui de faire cohabiter une grande agriculture que nous voulons concurrentielle au niveau mondial sans pourtant nier le choix de vie de milliers de jeunes voulant vivre la ruralité complète. Le rôle des villes n'est pas de vider les régions mais d'assurer l'oxygénation, la circulation du sang. Il faut que les cégeps et les institutions de formation respirent avec leur région plus qu'avec les normes de leur ministère. Les ministères seraient capables d'imposer l'enseignement des pêcheries à Gatineau si on les laissait faire ! Pourquoi chaque région n'identifierait-elle pas ses points forts et ce qu'elle considère posséder de spécifique ? Alors, l'enseignement des pêcheries serait peut-être réservé à la Gaspésie ! |
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